« Par un remarquable retournement de l’histoire, la Pologne cherche aujourd’hui à miner l’édifice européen pour lequel elle s’est si fièrement battue »

Manifestation pro européenne à Varsovie, en Pologne, le 10 octobre 2021.

Ne jamais sous-estimer la capacité des Polonais à résister à un ordre dont ils ne veulent pas : cette règle devrait figurer en lettres d’or dans les statuts de toute organisation politique qui intègre ce pays-clé d’Europe centrale.

Pour l’avoir ignorée, l’Union soviétique a dû se résigner à perdre l’un après l’autre, en 1989, ses « pays satellites » annexés sans vergogne par Staline après le partage de la seconde guerre mondiale. Tous les dix ans en moyenne, avec une admirable ténacité, les Polonais se sont soulevés contre la dictature soviétique. Ecrasés, ils ont toujours fini par se relever ; à la fin des années 1980, profitant d’un moment de faiblesse du grand voisin à Moscou, où Mikhaïl Gorbatchev comprenait lui-même que tout cela ne pouvait plus durer, ils ont lancé le dernier assaut. Celui-là a été le bon. En juin 1989, ils ont ouvert une énorme brèche dans l’édifice communiste en imposant des élections pluralistes. Les pays frères s’y sont engouffrés et le 9 novembre, le mur de Berlin est tombé. Exit l’empire soviétique.

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Le 1er mai 2004, la Pologne a rejoint l’Union européenne (UE). Cette décision avait été approuvée par un référendum national, avec 77,4 % de « oui ». C’était le point d’orgue de leur révolution : après avoir démoli l’ordre soviétique, les Polonais apportaient leur pierre à un autre édifice, une construction à l’opposé de celle qui leur avait été imposée au XXsiècle. Ils faisaient enfin partie de la famille européenne, libre et démocratique, celle qu’ils avaient regardée toutes ces décennies avec rage et envie, derrière le rideau de fer.

L’UE, bouc émissaire

Pendant une dizaine d’années, toute à son ardeur de rattraper le temps perdu, la Pologne, le plus grand des pays ex-communistes dans l’UE, a joué le jeu communautaire avec enthousiasme. Les diplomates et les élus qu’elle a envoyés à Bruxelles ont souvent impressionné dans cette Europe élargie qu’ils contribuaient à transformer. Avec l’aide des fonds structurels européens, le pays a reconstruit son économie. Puis les choses se sont gâtées.

Comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le sentiment d’une UE à deux vitesses s’est installé – d’un côté la riche Europe de l’Ouest qui s’engraissait grâce à ces nouveaux marchés de l’Est, de l’autre les citoyens de seconde zone qui traînaient derrière. La crise des réfugiés en 2015 et la tentative de Bruxelles, à l’initiative de Berlin, d’imposer des quotas de répartition à tous les Etats membres ont accentué le clivage. A Budapest, Prague, Varsovie, des partis politiques ont gagné la faveur des électeurs en exploitant leurs frustrations. Et ils ont désigné un bouc émissaire : l’UE, qu’il leur arrive même de comparer à l’URSS.

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