Parentologie : « Excuse-moi, j’ai pourri la planète »

Chronique. Dans sa chanson Kiki, Julien Doré évoque sa culpabilité d’être un adulte laissant aux enfants un monde dévasté et mortifère : « Tu sais, c’est la honte/Qui me sert de papier/J’ai dessiné ta tombe/Avant même de te bercer. » Tout l’album Aimée est à l’unisson de cette humeur sombre, entre espèces en voie de disparition, montée des océans, fonte des glaces. Quelques strophes plus loin, l’ex-troubadour de « Nouvelle Star » balance son argument massue, pour tenter de se dédouaner auprès de la jeune génération : « Faudra que tu pardonnes/On était fatigué. »

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Face à la gravité de la situation actuelle, nous sommes nombreux, à notre petite échelle, à ressentir effectivement une forme de désolation, de lassitude, de fatigue. Si on ne saurait trop dire précisément comment nous en sommes arrivés là, ce qui est sûr, c’est qu’il est de plus en plus difficile d’échapper au constat de la dévastation ambiante. Pour cela, pas besoin d’avoir eu sa soirée barbecue perturbée par un mégafeu ou des pluies diluviennes. C’est aussi dans la banalité de ses manifestations que la pulsion écocidaire se révèle au grand jour.

Souillure inéluctable

Un exemple. Cet été, avec mes enfants, nous nous sommes rendus au bord d’une petite rivière dans les Pyrénées aragonaises (Espagne), où nous allons tous les étés depuis des années. Eau vive et fraîche, montagnes arides faisant penser à un décor de western. Le spot, qui était, il y a quelques années encore, confidentiel et quasi édénique, est malheureusement devenu surfréquenté. Lorsque nous arrivons, une famille se lève pour partir, versant à Mère Nature son écot de fourchettes en plastique abandonnées.

Un peu partout sur les abords, les vagues d’estivants ont massivement déféqué entre les arbustes piquants. Canettes de soda en alu, emballages de pailles en plastique, masques usagés complètent ce tableau où le sauvage (du lieu) le dispute à la sauvagerie (de l’occupant provisoire). Maigre consolation : mon fils aîné a harponné une montre connectée au fond du torrent, là où il eût été plus logique de débusquer une truite. Mais, malgré cette trouvaille, ce qui domine après cette journée au bord de l’eau, c’est le sentiment d’une souillure inéluctable de notre habitat, d’un « devenir-poubelle » qui, on ne sait pas trop pourquoi, s’impose comme une fatalité.

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« Le monde serait peut-être mieux sans nous, les humains », a répété mon fils de 10 ans sur le chemin du retour, révolté par ce qu’il avait vu. Dur, dur d’entendre un gosse inaugurer si jeune ses premiers penchants misanthropes. Mais comment lui donner tort ? Pour se rassurer, on pourrait se dire, bien sûr, que ce sont les autres qui salissent, et que nous n’y sommes pour rien. Ce serait se bercer d’illusions. Durant notre équipée, un membre de notre groupe a perdu un chausson d’activités aquatiques dans le torrent, qui est venu grossir le flot de déchets s’y entassant. Nous sommes arrivés là en voiture et avons participé au réchauffement ambiant. Sur le retour, nous avons acheté de la viande et du poulpe sous vide, des glaces aussi, dont les emballages atterriront peut-être un jour dans la mer.

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