Parentologie : nos enfants survivront-ils au ludo-capitalisme ?

L’autre jour, mon fils aîné est venu me voir en me disant qu’il avait « vendu » à un copain un « custom de baskets », soit la promesse, contre rétribution, de lui décorer aux feutres et à la bombe de peinture aérosol sa paire de chaussures. « Tu lui as demandé si ses parents étaient d’accord ? », l’ai-je questionné. Apparemment, oui. La prestation tournait aux alentours de 10 euros, avant qu’une renégociation sauvage ne la fasse chuter à 5 euros, quelques jours plus tard. A l’annonce de ce premier contrat d’envergure (un peu l’équivalent des sous-marins tricolores vendus à l’Australie), j’ai éprouvé un sentiment mitigé. D’abord, me suis-je dit avec fierté, mon fils se débrouille par lui-même, et c’est très bien. Voilà un signe d’autonomie. D’esprit d’entreprise.

Quel enfant n’a pas, un jour, tenté de monter un petit business en vendant des coquillages peints ou des crêpes trop épaisses à des proches compatissants ? Mais face à la perspective de cette prochaine interaction commerciale, une autre part de moi-même, la part la plus janséniste sans doute, n’a pas pu s’empêcher de dresser un constat un poil plus inquiétant : oui, à 10 ans, mon fils est déjà devenu un petit capitaliste en herbe. Le chemin qu’il lui a fallu parcourir pour développer cet ethos marchand n’est plus tout à fait le même que celui que j’ai effectué, moi, enfant, pour tenter de comprendre les rouages du système dans lequel j’avais atterri.

Une féerie « gagnant-gagnant »

De mon temps, afin de se familiariser avec l’économie, on jouait au Monopoly. Tout cela avait un côté irréel, car personne ne s’imaginait, en vrai, posséder un jour deux hôtels rue de la Paix et faire payer au prix fort la nuitée à un malheureux venu de la rue Lecourbe qui, en sortant de prison, aurait eu l’infortune de s’arrêter sur votre propriété. Cette destinée de vendeur de sommeil n’était qu’un jeu. Un truc outré qui soulignait ce que nous ne serions pas.

A bien des égards, se lancer dans la personnalisation de baskets constitue un divertissement de nature différente : tout en s’amusant, l’enfant se positionne sur un vrai marché, déjà investi par des artistes-businessmen tels que Pharrell Williams, Kanye West, Virgil Abloh, ou des entrepreneurs plus modestes possédant leur numéro Siret.

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Après avoir vu quelques vidéos YouTube qui l’auront affranchi, il ne faudra pas longtemps au protoaffairiste pour prendre conscience que son activité peut engendrer des retombées conséquentes, en termes d’argent, de notoriété potentiellement monnayable, ou de pur narcissisme. Et puis en plus, tout cela est marrant, une vraie féerie « gagnant-gagnant » où les activités les plus récréatives sont désormais susceptibles de décupler votre argent de poche.

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