Paris et la voiture, cinquante ans d’une lente rupture

Par Benoît Hopquin

Publié hier à 17h45, mis à jour à 17h59

S’il fallait dater le début de la lutte contre la voiture à Paris, choisir l’année 1971 serait judicieux. Au retour des vacances de l’été, les habitants assistaient alors à l’installation au bord des trottoirs de tiges d’acier, surmontées d’une hydrocéphale tirelire vitrée. Ces poteaux étaient fichés à intervalle rapproché, environ de la longueur d’une auto. Quelques semaines plus tard, le 6 octobre, à neuf heures zéro zéro, entraient officiellement en fonction les premiers parcmètres de la capitale, comme l’avait décidé, le 1er juillet, un vote du Conseil de Paris.

La circulation dans la ville frisait l’embolie. Le postulat, contre-intuitif mais jamais démenti, que, pour empêcher un chauffeur de rouler, il faut l’empêcher de s’arrêter était mis à l’épreuve. A ce côté expérimental s’ajoutait l’attrait prosaïque, et jamais démenti non plus, de rentrées financières non négligeables sous forme d’une dîme à l’occupation de l’espace public.

Stoïques contractuelles

La mesure dissuasive était appliquée à l’essai, dans un périmètre restreint, circonscrit à quelques artères au cœur de la ville, entre la rue de Rivoli, la rue de Richelieu et les Grands Boulevards. Mais, à regarder les reportages télévisés de l’époque, les automobilistes ronchons avaient vite compris que ces bidules étaient coulés dans un métal fait pour durer. De fait, ces machines insatiables et leurs petits frères tout aussi goulus, les horodateurs, n’en avaient pas fini d’avaler les francs puis les euros.

L’idée de cette rapine est mal passée, d’emblée. « La voiture coûte assez cher à Paris pour ne pas avoir à payer pour stationner, fulminaient les chauffeurs par la vitre baissée. La rue appartient à tout le monde ! » Et les conducteurs de râler d’être ainsi pris pour des « poires » ou des « vaches à lait ». On ira jusque devant les tribunaux administratifs pour contester une entrave aux libertés individuelles.

Modernes gabelous, des auxiliaires féminines étaient dépêchées pour sanctionner les contrevenants. Leur tenue de couleur bordeaux leur vaudra le surnom peu empathique d’« Aubergines » et l’honneur de noms d’oiseaux et de gestes déplacés à chacune de leurs apparitions au coin de la rue. Qu’elles étaient stoïques, ces contractuelles, sous l’avalanche de grossièretés !

Et bien moins fourbes que l’agent Longtarin, obsédé par l’idée de faire payer la voiture de Gaston Lagaffe, dessiné par Franquin en ces années 1970. Les mille et une ruses de Gaston pour éviter de « nourrir l’affreux mange-fric » parlaient à tous les resquilleurs en mal de subterfuges, gavant les fentes de boutons de culottes ou de rondelles de robinet, quand ils ne les bouchaient pas carrément avec du chewing-gum ou de la colle.

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