Paroles d’anciens esclaves et autres parutions sur l’esclavage

« Et ne suis-je pas une femme ? », de Sojourner Truth

Classe, race et genre forment aujourd’hui un triptyque au cœur des luttes intersectionnelles. Mais comment abordait-on auparavant le croisement des oppressions ? Loin des réflexions sociologiques contemporaines, l’oratrice et ancienne esclave Sojourner Truth (1797-1883) puise dans les Ecritures l’inspiration pour condamner les diverses formes de domination. Après la première traduction en français de ses Mémoires, Récit de Sojourner Truth (Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2016), la parution d’Et ne suis-je pas une femme ?, qui recueille ses discours, permettra à un plus large public de découvrir cette figure incontournable du peuple afro-américain.

Née sous les chaînes, Sojourner Truth voit le jour dans une communauté néerlandophone de l’Etat de New York. A 8 ans, celle qui s’appelle toujours Isabella Baumfree est vendue à une famille anglophone. Elle y est fouettée parce qu’elle ne comprend pas les ordres. Revendue, elle échappe à ses maîtres quelques mois avant l’abolition de l’esclavage, qui, dans l’Etat de New York, survient en 1827. Elle est alors engagée comme servante au sein d’une famille très pieuse, ce qui marquera son destin. La foi restera un pilier de son existence, marquée par l’adhésion successive à différents mouvements religieux. En 1843, elle opère une forme de renaissance et prend le nom de Sojourner Truth, soit « voyageur » et « vérité » – une vérité spirituelle.

Elle va donc de ville en ville discourir, vendre sa biographie et prêcher l’abolitionnisme. « Dieu n’aime-t-il pas les enfants de couleur autant que les enfants blancs ? », s’interroge-t-elle en 1863. Quatre ans plus tard, elle prend la parole devant une association pour la défense des droits des femmes et des Noirs, et met en garde ses auditeurs : « Si les hommes de couleur obtiennent leurs droits alors que les femmes de couleur n’obtiennent pas les leurs, vous verrez que les hommes de couleur seront les maîtres des femmes. » Cette parole prophétique ne sera pas entendue, notamment par les militantes des droits des femmes, qui se détourneront de la cause noire, comme le note Pap Ndiaye dans sa préface. Historien attentif, il prend soin d’inscrire Sojourner Truth dans son époque, plutôt que de chercher à en faire une pionnière des combats actuels. M.-O. B.

« Et ne suis-je pas une femme ? » (And Ain’t I a Woman ?), de Sojourner Truth, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Bouillot, préface de Pap NDiaye, Payot, édition bilingue, 142 p., 8 €, numérique 6 €.

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