« Paroles de lecteurs » – Abus sexuels : la faillite prévisible de l’Eglise catholique

J’ai 90 ans. J’ai été ordonné prêtre en 1955 à Lille par le cardinal Liénart. Je suis maintenant retraité et j’habite une petite commune rurale. Je n’ai jamais eu de ministère paroissial, le cardinal m’ayant demandé de me préparer à des missions spéciales en milieu étranger à l’Eglise, mais je n’écris pas aujourd’hui pour raconter ma vie, qui fut loin d’être banale.

Il a fallu le courage de quelques-uns pour que la vérité soit enfin publiquement connue. Ce qu’ont subi les milliers de victimes est horrible. Ce qu’ont fait ces prêtres auréolés par leur sacerdoce, protégés par leurs évêques, est dégueulasse. Ces révélations ne sont pas pour moi une surprise sauf par l’ampleur des chiffres. Je n’excuse personne, au contraire, mais les auteurs de ces faits sont eux-mêmes des victimes.

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Victimes du système clérical, autoritaire, patriarcal, sexiste de l’institution Eglise catholique, privant ses membres les plus généreux de toute vie affective pendant toute leur vie et les coupant en plus du monde du travail et de la vie sociale. Ayant vécu toute ma vie de mon travail, ayant connu le chômage, les grèves, les quartiers difficiles, mais heureux dans mon sacerdoce, j’ai vu en même temps certains de mes amis prêtres s’écrouler physiquement, psychologiquement et spirituellement, conscients que leur travail était de moins en moins reconnu, que des centaines de milliers de baptisés quittaient la pratique et la foi, que chaque année on leur ajoutait un clocher de plus, qu’ils n’étaient plus que des fonctionnaires du culte alignant messes et enterrements. Certains se sont mis à boire, d’autres ont quitté le ministère, deux d’entre eux se sont suicidés. Relisons le Journal d’un curé de campagne de Bernanos. Revoyons Léon Morin, prêtre avec Jean-Paul Belmondo. Méditons les écrits du théologien Hans Kung.

Jeunes prêtres, nous étions à l’école des militants d’Action catholique, Jeunesse ouvrière chrétienne, Action catholique ouvrière… Et pendant ce temps, la grande préoccupation était d’interdire la contraception (quel foyer catholique en a tenu compte ?), de louer des cars pour manifester contre le mariage pour tous, d’interdire la communion aux divorcés remariés, de stigmatiser les homosexuels, de s’opposer à la PMA et d’ignorer l’aspiration universelle à l’égalité hommes-femmes, etc. Continuez la liste : elle serait trop longue ici. La faillite actuelle de l’institution en était la conséquence prévisible et fatale.

Il est urgent de changer radicalement le système clérical. Laissons les communautés de base s’organiser, nommer à leur tête des hommes ou des femmes de foi et d’engagement, mariés ou non, à temps partiel ou à temps complet, pour une période donnée et non à vie. Parallèlement, retrouvons la fonction apostolique telle que l’a vécue saint Paul : naissance de nouvelles communautés, recentrage sur l’Evangile, unité de tous dans leur diversité. Faisons confiance aux chrétiens. Soyons des témoins et non des pratiquants (de quoi ?).

J’ai une admiration profonde pour le pape François. Nous le savons ligoté par les services du Vatican. Il ne peut pas décider seul d’en haut. C’est à nous d’oser, de bouger. Le pape nous donne le cap : il nous parle de « la maison commune » (Laudato si), de la fraternité universelle (Fratelli tutti). Qui se soucie aujourd’hui de l’enfer, du péché originel, de savoir si le Saint-Esprit procède du Père ET du Fils (foi catholique) ou du Père PAR le Fils (credo orthodoxe), etc., quand la terre se meurt, que des millions d’hommes quittent leur pays à cause de la misère ou de la guerre, quand règnent l’argent, les paradis fiscaux, le racisme ? Le champ à moissonner est immense.

Oui, je me réjouis du rapport Sauvé. La publication de ces scandaleuses révélations, bien inférieures d’ailleurs à la réalité, va peut-être enfin faire prendre conscience de la nécessité urgente de réformer l’institution, non pas demain ou après-demain, mais aujourd’hui. A son époque, le Christ l’a fait, osant s’opposer aux scribes, pharisiens et autres gardiens du Temple et de la Loi. Il l’a payé de sa vie mais de son sacrifice nous vivons.

Je suis un vieil homme, malade et handicapé. Je ne peux que parler et espérer. A vous d’agir.

Paul Bonnet, Preuilly-sur-Claise (Indre-et-Loire)

Le Monde