« Paroles de lecteurs » – Jean-Michel Blanquer est-il le Don Quichotte du « wokisme » ?

Jean-Michel Blanquer détient le record du séjour le plus long rue de Grenelle. Il s’enorgueillit d’avoir réformé – au pas de charge et contre l’avis de tous les professeurs – le lycée et le baccalauréat. Il a également récemment publié un opuscule pour célébrer le fait que les écoles françaises soient restées ouvertes pendant la plus grande part de la crise sanitaire sans dire un mot des risques importants et de l’angoisse infligés à toute la communauté éducative à laquelle il n’a jamais donné les moyens de travailler et d’étudier dans des conditions sereines et sûres, refusant obstinément de doter les établissements de capteurs de CO2, les professeurs de masques corrects, ou d’organiser une politique de dépistage efficace.

Jean-Michel Blanquer le 14 octobre au Tremblay-en-France (Seint-Saint-Denis)

Aujourd’hui, au crépuscule de son séjour destructeur au ministère de l’éducation nationale, M. Blanquer, autrefois professeur des universités, chercheur émérite, bascule complètement dans le complotisme en soutenant la création d’un cercle républicain en lutte contre le « wokisme ». Ce cercle, peuplé de demi-savants de plateau télévisé (Caroline Fourest, Rachel Kahn, Raphaël Enthoven), entend protéger la France et sa jeunesse des terribles idéologies qui s’écoulent diaboliquement des campus américains, sorte d’antres de cauchemars diaboliques qui pervertissent la blancheur immaculée des universités françaises. Outre qu’il est comique de voir un ministre de l’éducation essayer de récupérer les délires effrayés de l’extrême-droite, cette grossière manœuvre de diversion pose deux problèmes centraux.

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Le premier tient au fait que ce « wokisme » n’existe pas. Les théories et concepts qui font frémir idéologues et éditorialistes de droite et d’extrême-droite, sans le plus souvent qu’ils ne se soient donnés la peine de ne rien lire, n’ont rien de particulièrement sensible ou menaçant pour qui que ce soit. Voici plusieurs décennies que chercheuses et chercheurs en sciences humaines et sociales en France réfléchissent aux réalités sociales et empiriques auxquelles ils sont confrontés en se référant aux concepts de classe, de genre et de race. Ce sont des données fondamentales pour comprendre les sociétés, qu’il faut distinguer de potentiels usages militants, de la même façon que la lecture de Marx ne saurait être invalidée par les crimes des Brigades rouges.

Le second relève de l’imposture la plus criante. Le « wokisme » dénoncé par M. Blanquer fonctionne comme l’islamogauchisme de sa triste collègue [ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation ] Frédérique Vidal. Il vient tenter de maladroitement masquer les manques lamentables d’une gestion inepte de la ressource publique.

Mme Vidal préside à un étranglement constant de l’université et de la recherche publique qui recrute deux fois moins qu’il y a dix ans. M. Blanquer chasse les wokes quand nos enfants manquent de professeurs. Ma fille aînée, en classe de 5e dans un collège public du Val-de-Marne, n’a pas de professeur d’anglais depuis la rentrée et son cas n’est pas isolé. Il manque des centaines d’enseignants en cet automne 2021. Ont-ils été dévorés par les wokes ? Un peu de sérieux, Monsieur le ministre !

Simon Grivet, Maisons-Alfort (Val-de-Marne)

Le Monde