« Paroles de lecteurs » – Une édifiante histoire de T-shirt « trop court »

Voici ce qui était écrit dans le journal de classe de ma fille de quatorze ans ce lundi. Pas « Se comporte de manière inappropriée en aguichant un professeur devant tout le monde », pas « Se dénude devant toute l’école en échange de billets ». Non, non : « T-shirt trop court ».

Lorsqu’elle a demandé à l’éducateur de définir le caractère excessif de la longueur insuffisante de son vêtement, il lui a répondu que si elle levait les bras, on voyait son ventre. Depuis, j’essaie d’imaginer dans quelle situation on se promène dans une école les deux bras levés, pour le plaisir de montrer son ventre.

Après avoir signé le commentaire pour en accuser lecture, j’ai adjoint un Post-it, sur lequel j’avais écrit : « Tant de pudibonderie me désole… Je serais ravi de pouvoir en discuter avec vous à votre meilleure convenance. » J’ai expliqué à ma fille que le fait de l’avoir écrit sur un Post-it lui laissait le loisir de le donner à l’éducateur ou pas. Elle le lui a donné. Les chats ne font pas des chiens.

La réponse a été rapide, courte et efficace : référence au Règlement d’ordre intérieur (ROI) de l’école interdisant les vêtements ajourés (ce qui n’est pas le cas, moi non plus, je ne laisse pas mes enfants aller à l’école en vêtements troués) et me recommandant de prendre rendez-vous avec… le chef d’établissement, si je voulais en discuter plus loin. « Vous reprendrez bien une patate chaude, monsieur le directeur ? Désolé si mon parapluie ne passe pas les portes. »

Au-delà de cet échange peu intéressant au niveau philosophique, je m’interroge sur le pourquoi d’un tel souci. Voici la réponse à laquelle j’arrive : ce type de règlement est sexiste et misogyne. Il n’a d’autre fonction que de stigmatiser le corps de la femme, le plus tôt possible. Il est – volontairement ou pas – pensé pour donner aux jeunes filles, dès leur plus jeune âge, la honte de leur corps qui découle du péché originel, de millénaires de rabaissement de la gent féminine ou de je ne sais quel autre attardement social et culturel.

On ne verra jamais un garant de la moralité publique s’offusquer du fait qu’un ventre d’homme dépasse de son T-shirt. Il fait chaud ? Les garçons jouent au foot ou au basket dans la cour de récréation ? Que nous importe qu’ils jouent torse nu ! Mais qu’une jeune fille, déjà pétrie de complexes vis-à-vis de son corps en changement si dramatique à cet âge se permette de montrer un bout de peau et c’est Torquemada qui se réveille ! C’est la ligue de vertu qui se mobilise ! C’est la remarque (mal éduquée) qui se couche dans le journal de classe.

Bien entendu, ce n’est pas comme ça que c’est écrit dans le ROI. Il n’est même pas écrit que la surface de chair exposée éveillera le désir de l’animal sexuel qui dort en chacun des garçons de l’école. Bien sûr que non, ce n’est pas écrit. Mais l’oral importe autant que l’écrit.

Et de telles raisons existent bel et bien aux entrées des écoles. Je les entends en tant que père, je les entends en tant qu’enseignant, je les entends en tant que citoyen. Elles existent dans des milieux culturels rétrogrades où je n’aimerais pas que mes enfants évoluent.

Elles existent et elles sont la preuve que les moralisateurs, les parangons de vertu, ne montrent aucune confiance en l’être humain. Ils sont convaincus que n’importe quel garçon est totalement incapable de réfréner ses pulsions sexuelles à la vue d’un morceau de fille (oui oui, l’allusion charcutière est parfaitement volontaire). Un garçon – un homme – est par définition un petit être fragile qui doit être protégé de ses propres instincts par la stigmatisation de l’autre genre.

Prendre le temps de l’éduquer ? De lui enseigner les notions pourtant élémentaires de respect pour la personne humaine, pour son intégrité physique, pour sa liberté de consentement, pour son droit à dire non ? C’est apparemment trop long, trop difficile, trop coûteux et trop humiliant pour le genre dominant. En lieu et place, il sera donc plus aisé de rejeter la responsabilité sur la femme violée, qui n’avait qu’à pas montrer tant de chair.

Tirons ici une conclusion : les mentalités n’ont pas vraiment évolué depuis le XVIIe siècle, apparemment.

« TARTUFFE

Couvrez ce sein que je ne saurais voir :
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

DORINE :

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression !
Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte,
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenterait pas. »

Molière, Tartuffe ou l’imposteur, 1669

On dit que ce n’est pas la destination qui importe, mais le chemin. Mais il est long, encore.

Thomas Kahan, Tubize (Belgique)

Le Monde