« Passage de l’Union » : quand Modiano surgit chez Christophe Jamin

Le 18 février 2015, à l’Elysée, Patrick Modiano recevait la Légion d’honneur des mains du président Hollande.

« Passage de l’Union », de Christophe Jamin, Grasset, 136 p., 14,90 €, numérique 11 €.

L’homme a une « allure peu commune ». Un très grand brun, mince, à la voix douce, qui hésite sur les mots, comme gêné d’avoir à vous parler. Puis il finit par se lancer, et vous jette à la figure des questions comme : « Votre client, François Yoanovitch… Ce nom ne vous dit rien ? Vraiment ? Et si je le transforme en Joanovici, cela ne vous dit toujours rien ? Ni celui de Monsieur Joseph ? »

Drôle d’animal que ce grand brun qui surgit sans prévenir dans la vie du narrateur de Passage de l’Union, un avocat parisien. Un soir, il semble faire le guet en bas de son domicile. Un autre jour, les deux hommes se toisent dans une librairie, « au rayon des rêves et des sciences occultes ». L’inconnu n’a visiblement qu’une envie : s’enfuir. Une troisième fois, l’avocat sur le point de plaider aperçoit le curieux personnage assis sur un banc, au fond de la salle d’audience. Lorsqu’il lui adresse la parole, ce spectateur inattendu en sait bien plus que lui sur son client, un meurtrier. A vrai dire, il paraît tout connaître des faits divers des dernières décennies, et des trafics en tous genres, surtout sous l’Occupation. Il se révèle même au courant des secrets de famille de l’avocat lui-même.

Miroirs déformants

Christophe Jamin a bien été inscrit au barreau de Paris, avant d’enseigner durablement le droit civil. Pour son entrée en littérature, il signe une troublante fiction dans laquelle il joue son propre rôle, et dont tous les personnages semblent sortis d’un roman de Patrick Modiano. A commencer par Modiano lui-même, ce grand brun qui vient chambouler sa vie, et l’entraîne dans une autre époque. Soudain, on croise des uniformes vert-de-gris dans le métro, et l’ambigu Joseph Joanovici, le chiffonnier milliardaire, discutant ferraille dans un appartement parisien, à côté d’un cadavre.

« Passage de l’Union » confirme l’étonnante vitalité d’un genre littéraire insoupçonné : les romans dont Patrick Modiano est un personnage majeur

Passage de l’Union confirme l’étonnante vitalité d’un genre littéraire insoupçonné : les romans dont Patrick Modiano est un personnage majeur. Il naît dès le milieu des années 1970, lorsque deux anciennes amies du tout jeune écrivain règlent leurs comptes avec lui dans des romans à clés : Myriam Anissimov avec Le Resquise (Denoël) en 1975, Betty Duhamel avec Gare Saint-Lazare (Gallimard), l’année suivante. Dans les deux cas, les portraits du jeune romancier au centre du récit ne sont guère flatteurs : certes charmants et bourrés de talents, « Antoine » comme « Nicolas » se révèlent fuyants, très maladroits avec les femmes, et capables de toutes les trahisons.

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