« Passeur » : souvenirs anglophiles d’un Inrockuptible

Pour un footeux fan des Reds de Liverpool, ce titre s’imposait. Même s’il est peu question de ballon rond et essentiellement de musique dans les souvenirs réunis par Jean-Daniel Beauvallet, qui a été pendant plus de trente ans le chef d’orchestre de cette rubrique dans le magazine Les Inrockuptibles. « Passeur », ce journaliste aux enthousiasmes contagieux grâce à une plume drôle et incisive l’a été probablement davantage que ses confrères pour avoir défendu le pop-rock indépendant bien avant qu’il ne s’impose dans notre pays. Surtout si sa provenance est le Royaume-Uni.

Liverpool et Manchester font l’objet de pages magnifiques, en forme de déclarations d’amour

« Je suis né le jour où j’ai enfin traversé la Manche », écrit ce fils d’un directeur d’hôpital à Chinon (Indre-et-Loire), tôt entré en rébellion contre le jazz du paternel avec son badge de The Clash. Les goûts de l’adolescent se structurent avec cohérence autour de la galaxie David Bowie-Brian Eno-Kraftwerk, une modernité européenne à laquelle s’ajoutent logiquement les précurseurs new-yorkais du Velvet Underground. « Je rêve de minimalisme, de soustraire plutôt qu’additionner », explique Beauvallet et l’on s’étonne qu’à la place du soporifique Max Richter il ne s’arrête plutôt sur le pionnier Erik Satie. Son récit, en 26 chapitres resserrés comme des singles, mêle au périlleux exercice de l’autoportrait, auquel il se prête sans se ménager, des réflexions sur le milieu musical, ses admirations et rencontres (Bowie, Björk, Happy Mondays, Jeff Buckley ou Lou Reed, un chapitre étant consacré à son album Berlin). En distillant, à son habitude, sensibilité et vacheries.

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C’est sous la casquette de DJ que la carrière de JD débute quand il installe une discothèque au sous-sol de la maison familiale tourangelle. Il tâte de la radio et parvient à faire publier un article dans Libération. Le quotidien tentera plus tard de l’enrôler, mais son destin est alors indissolublement lié aux Inrockuptibles, depuis sa rencontre en 1986 avec le fondateur Christian Fevret. Dans les colonnes du journal s’exprimera la « dernière génération de critiques musicaux qui parlent de disques que personne ne peut entendre ou presque ». Pour faire partager directement leurs découvertes, les Inrocks montent dès 1988 la première édition d’un festival bientôt itinérant, qui accueillera les débuts français de Blur, Oasis, The White Stripes, Elliott Smith ou MGMT.

Sens de l’autodérision

Au mensuel, dont la réputation se fonde sur de longs entretiens que lui-même pousse jusqu’à la « confession », Beauvallet fait profiter de sa connaissance unique de la scène britannique pour avoir déjà longtemps séjourné à Newcastle, Liverpool et Manchester. Les deux dernières villes, éternelles rivales que séparent moins de 50 kilomètres, font l’objet de pages magnifiques, en forme de déclarations d’amour. Le cœur penchant à l’évidence en faveur de Manchester, berceau de Joy Division et des Smiths, pour les nuits passées à The Haçienda, épicentre de la scène de « Madchester » qui réalisera la synthèse entre le rock insulaire et la house music avec The Stone Roses et Happy Mondays. Désormais, la vie du Frenchie sera « rythmée par les concerts et les sorties de singles ou d’albums ».

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