« Passion simple » : l’aventure des corps amoureux filmée par Danielle Arbid, d’après Annie Ernaux

Hélène (Laetitia Dosch) et Alexandre (Sergei Polunin) dans « Passion simple » (2020), de Danielle Arbid.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Vivre une passion, comme on le sait, n’est jamais simple. Mais la passion a cette capacité à réduire à très peu de choses les données de l’existence ; elle suspend, pour un temps seulement, l’entrelacs de petits problèmes dont est étroitement tissé le quotidien. Elle rebat les cartes de l’accessoire et du nécessaire. C’est peut-être cette simplicité-là, celle d’un pur rapport d’expérience, que visait, en 1992, le roman autobiographique d’Annie Ernaux, auquel la réalisatrice Danielle Arbid donne, vingt-huit ans après sa parution, une interprétation libre. L’idée que le rapport physique, inassimilable par le corps social, fait taire tout le reste, tout le brouhaha relationnel qu’on confond avec la vie.

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Passion simple, le cinquième long-métrage de la cinéaste d’origine libanaise, et le premier à ne pas évoquer de front ni de biais ses racines, ne s’embarrasse donc pas de justification, mais vise d’emblée au cœur de ce rapport secret, qui est aussi une aventure des corps au contact. Une femme, Hélène (Laetitia Dosch), fait l’amour avec un homme, Alexandre (le danseur ukrainien Sergei Polunin), et elle en jouit. Elle raconte en voix off ce que fut leur relation adultère pendant plus d’un an : de ce personnage furtif de Russe marié au service d’oligarques, elle n’a fait qu’attendre les signes – un message, un coup de fil – pour se rendre disponible et coucher avec lui. Le reste du temps, où Hélène donne cours, écrit des livres, élève son fils, va voir un film avec une amie (Hiroshima mon amour, autre histoire d’amour scandaleuse), est pour elle entièrement tendu vers le moment putatif des retrouvailles, comme si tout n’en était que l’épiphénomène.

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La beauté du film de Danielle Arbid est de s’en tenir à ce vœu de simplicité : chroniquer cet amour singulier en l’arrachant aux vieilles lunes du romantisme, sans tomber non plus dans l’étude de cas clinique. Ligne pas si évidente à tenir, qui exige d’abord de montrer l’amour comme un vide, car fait surtout de l’absence de l’autre. La toquade d’Hélène n’atteint son apogée que lors des longues éclipses d’Alexandre, quand toutes ses pensées se dirigent vers lui. C’est dans ce vide que l’amour confine à l’obsession, en ce qu’il est tenté de repeindre le monde entier aux couleurs de l’absent – qui comme Hélène en virée à Florence n’a pas reluqué les fesses de pierre d’une statue en pensant à son amant ?

Jouissance sans lendemain

Les retrouvailles n’en sont que plus intenses, livrées au présent pur d’une jouissance sans lendemain. Et même avec lui, c’est encore contre lui qu’Hélène aime Alexandre : du moins contre son état civil et son profil sociologique, ceux d’un chauvin parvenu « qui aime Poutine et les navets américains ». La passion n’a que faire de l’être social, elle se situe à un autre niveau : intérieur, fantasmatique.

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