Paula Hawkins : « On est toutes hantées par le regard masculin »

L’écrivaine Paula Hawkins.

« Celle qui brûle » (A Slow Fire Burning), de Paula Hawkins, traduit de l’anglais par Corinne Daniellot et Perre Szczeciner, Sonatine, 464 p., 22 €, numérique 15 €.

D’aucunes auraient pu être tétanisées par le succès planétaire qu’a connu La Fille du train (Sonatine, 2015). Songez : 23 millions d’exemplaires écoulés dans le monde, une adaptation par Hollywood, une seconde par Bollywood. Il n’empêche : Paula Hawkins a creusé son sillon avec opiniâtreté. Et son nouveau roman, Celle qui brûle, achève de convaincre que, au-delà du phénomène commercial qu’a constitué son entrée en littérature, l’écrivaine britannique a entrepris de bâtir une œuvre cohérente, forte de principes directeurs mûrement réfléchis.

« Cela ne m’intéresse pas d’écrire des livres où les femmes sont réduites à des cadavres dès la première page, confirme-t-elle lors d’un entretien réalisé en visioconférence depuis sa maison londonienne. Des livres où l’intrigue se résume à un simple puzzle à résoudre. » Aussi a-t-elle décidé de bannir, par exemple, la fétichisation de la peur et le fantasme sadique de femmes terrifiées par un psychopathe, qui motivent encore aujourd’hui maints thrillers, récits grand-guignolesques sur d’insaisissables serial killers, adeptes d’horreurs en tout genre.

Trois protagonistes féminines

Paula Hawkins juge plus réaliste de dépeindre des gens ordinaires dans le voisinage desquels a lieu un drame « que sa proximité immédiate rend plus terrifiant encore ». Des lieux plutôt claustrophobiques, où tout le monde se connaît, se voit et se surveille. Celle qui brûle est ainsi en large part cantonné autour de Regent’s Canal, à Londres. Soit une série de péniches, luxueuses ou délabrées, et un chemin de halage.

Au cœur du roman comme à son point de départ figurent trois protagonistes féminines : Laura, d’abord, une marginale qui garde des séquelles psychologiques d’un accident de voiture survenu quand elle était enfant, et qui se retrouve soupçonnée du meurtre de son amant ; Miriam, la voisine d’amarrage de la victime ; et Carla, la tante de celle-ci. A son habitude, la romancière a greffé ces personnages dans une intrigue qui les relie les unes aux autres et les enracine au cœur de lieux très visuels, comme l’était, dans La Fille du train, le trajet de banlieusards de Londres vers la City ou, dans Au fond de l’eau (Sonatine, 2017), la cascade du « Bassin des noyées ». Tel est le cas, à présent, de la petite communauté portuaire de Celle qui brûle.

Paula Hawkins adopte toujours une narration à multiples points de vue pour cerner une réalité aussi friable que complexe. « Tous mes livres s’articulent autour de la mémoire et de ses dommages, explique-t-elle. Avec l’alcoolisme de Rachel [La Fille du train] et l’accident de voiture qui a causé un traumatisme crânien à Laura, il s’agit de pertes de mémoire spécifiques mais, plus généralement, j’explore l’idée qu’on se fie d’une manière excessive à ses souvenirs. On se raconte tous des histoires pour que notre vie ait un sens et, pour combler les blancs, on invente des choses. » Parfois, même, on n’invente rien, ajoute-t-elle : on se laisse imposer des souvenirs qu’on croit devoir faire siens. « L’histoire des femmes peut être manipulée par des hommes plus puissants qu’elles. Je pense qu’on est toutes hantées par le regard masculin. On est habituées à se percevoir à travers lui. »

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