Pause séries : « Respect », « Amazing Grace », « Genius : Aretha » ou la canonisation par les images

Aretha Franklin (Jennifer Hudson) dans « Respect » (2021), de Liesl Tommy.

Trois ans après sa mort, le 16 août 2018, Aretha Franklin n’en finit pas de hanter les écrans. Par ordre chronologique, on a vu le documentaire Amazing Grace, tourné par Sydney Pollack en 1972, découvert en 2019, aujourd’hui disponible en DVD et sur les plates-formes VoD. Vint ensuite, au début de l’été, la série Genius : Aretha, produite par National Geographic, filiale de Disney, avec la comédienne et chanteuse britannique Cynthia Erivo dans le rôle-titre. Interprété par Jennifer Hudson, adoubée par Aretha Franklin de son vivant, le long-métrage Respect, produit par la MGM, met un terme, sans doute provisoire, à cette exploration, qui relève aussi de l’exploitation, d’une des trajectoires les plus remarquables de la musique américaine.

Les deux œuvres de fiction participent d’un phénomène récurrent dans la culture populaire américaine : la canonisation par les images. Elaboré au temps des studios, le processus a d’abord été appliqué à des figures historiques – Lincoln, Pasteur, Juarez – avant d’être étendu à des artistes – Chopin, Cole Porter, Van Gogh.

Genius : Aretha et Respect relèvent d’une vague plus récente, qui prend en compte la création afro-américaine. Ray Charles (Ray, Taylor Hackford, 2004), James Brown (Get On Up, Tate Taylor, 2014), Nina Simone (Nina, Cynthia Mort, 2016) ou Billie Holiday (Billie Holiday, une affaire d’Etat, Lee Daniels, 2021) se sont trouvés nimbés d’un halo hollywoodien.

Omniprésente tragédie

Respect applique à la lettre les procédés de ce qui est devenu un genre strictement codifié. Il ne s’agit plus, comme au temps des studios, d’effacer les traits propres à susciter la controverse, l’homosexualité de Cole Porter, par exemple, mais de donner un sens – de préférence positif – à des éléments tragiques de la biographie, l’addiction de Ray Charles ou la violence de James Brown.

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Dans le cas d’Aretha Franklin, la tragédie est omniprésente : privée de mère par un père dominateur qui avait forcé son épouse à quitter le domicile familial, avant que celle-ci ne meure dans un accident, l’enfant prodige était, à 14 ans, elle-même mère de deux garçons. C’est à peu près à ce moment de la vie de la chanteuse que commence le film de la réalisatrice américano-sud-africaine Liesl Tommy. Il est demandé de tenir pour acquis les stigmates qu’a laissés le traumatisme initial, qui seront désignés par « mes démons » (tout comme la mort du frère du « Genius » était présentée comme la cause des errements du chanteur dans Ray). Que la jeune Aretha brave son père pour épouser Ted White (Marlon Wayans), escroc et proxénète, ou qu’elle sombre dans l’alcoolisme, les « démons » en seront tenus pour responsables.

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