Pédocriminalité dans l’Eglise : « Le rapport Sauvé a mis en pleine lumière les ravages de la sacralité excessive placée sur le prêtre »

Tribune. L’effroyable bilan mis au jour par le rapport Sauvé met l’Eglise romaine en présence de deux chantiers majeurs, dont sa respectabilité et, peut-être, sa survie dépendent désormais. Le premier est celui de la réparation due aux victimes, seul test, en grandeur réelle, de la responsabilité qu’elle est prête à assumer. Le second est celui du démontage effectif de ce « système clérical », qui est au principe à la fois des abus et de leur occultation par l’institution. Sur ce second terrain, un thème revient fréquemment dans le débat : celui de l’opportunité d’en finir, ou pas, avec le célibat imposé au clergé en Occident depuis le XIIe siècle.

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Sur cette question, les préconisations du rapport Sauvé se montrent, à juste titre, prudentes. Le célibat génère inévitablement des frustrations pour ceux qui s’y engagent, mais celles-ci peuvent être assumées à l’intérieur d’une condition choisie et heureusement vécue. Beaucoup de prêtres en témoignent. Laisser supposer que le célibat conduirait mécaniquement à l’abus est absurde et injurieux. Mais dire cela ne signifie pas qu’on puisse retourner la proposition et en déduire que les deux questions n’ont « rien à voir ». En ce qu’il inscrit dans le corps des prêtres la qualification sacrale que leur confère leur ordination, le célibat constitue bien la clé de voûte du système clérical.

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Il est significatif à cet égard que le célibat soit couramment regardé par les fidèles comme le signe par excellence de l’état séparé – et donc « sacré » – du prêtre. Le célibat opère, de fait, l’extension au corps du prêtre de la sacralité des actes sacramentaires qu’il pose. Ce déplacement peut être considéré comme un dévoiement de la théologie du sacerdoce : il n’en demeure pas moins inséparable de la magnification du « prêtre rien que prêtre », dispensateur exclusif des biens de salut, dont le concile de Trente fit, au XVIe siècle, le pivot de la civilisation paroissiale.

La culture de l’intrusion

A partir du XIXe siècle surtout, la formation des prêtres a été ordonnée à cette mise à part, dans un monde catholique où l’obsession des questions touchant à la natalité et à la sexualité montait en proportion de la défaite de l’Eglise sur la scène politique d’où elle était expulsée. Au caractère sacré de leur état, attesté par le célibat, s’attacha aussi, pour les prêtres, le devoir de contrôler en confession, de façon de plus en plus minutieuse, la rectitude de la vie sexuelle des femmes et hommes ordinaires, dont le salut leur était confié. C’est dans cette marmite qu’a mijoté une culture cléricale de l’intrusion dans l’intime de la vie des fidèles, inséparable de la conviction, endossée par un certain nombre de prêtres, selon laquelle la sacralité de leur propre état les faisait eux-mêmes appartenir à un monde spirituel étranger aux pulsions, mais aussi aux règles, de la condition humaine ordinaire.

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