Pédocriminalité : « Plus que des mesures ponctuelles, l’Eglise doit engager une conversion de ses pratiques et de ses structures »

Tribune. Avec le rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique (Ciase) [présidée par Jean-Marc Sauvé], rendu public le 5 octobre, l’Eglise de France rejoint les pays qui, avant elle, ont commandé un rapport à une commission indépendante pour procéder à une évaluation chiffrée des violences et permettre leur analyse.

Les chiffres ont été largement commentés. Et s’ils situent la France dans la « moyenne basse » en comparaison des Pays-Bas, de l’Irlande, de l’Allemagne, de l’Australie ou des Etats-Unis, ils n’en relèvent pas moins du tragique intolérable. Ils marquent un point d’étape important pour l’Eglise catholique, appelée à « digérer » cette réalité de la pédocriminalité jusque-là difficile à accepter, et à prendre les mesures qui s’imposent. Ils interpellent aussi la société où nombre de structures (dans la politique, le sport, les médias, le showbiz…) n’ont pas encore procédé à ce travail d’introspection pourtant nécessaire et urgent. Or selon le rapport Sauvé, la famille et les amis sont le premier lieu d’abus : 3,7 % des Français estiment y avoir été abusés dans l’enfance.

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La Ciase se réjouit ainsi explicitement de la création, en janvier, de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) qui prend ainsi le relais dans ce travail de fond.

Les « victimes d’abord »

Différents points méritent attention. D’abord, le rapport Sauvé propose une méthode : celle des « victimes d’abord », car celles-ci ont un sixième sens sur ce qui peut, ce qui doit se faire. Lors de la remise du rapport [aux évêques de France, le 5 octobre], cela a non seulement été dit, mais montré. Le « livre » remis aux personnes présentes n’était pas le rapport lui-même comme on aurait pu s’y attendre, mais le recueil de témoignages De victimes à témoins car, explique Jean-Marc Sauvé, « ces personnes étaient victimes : elles sont devenues témoins, et acteurs de la vérité ». Une méthode utilisée aussi par le pape François en février 2019, lorsqu’il a demandé aux évêques d’écouter les victimes avant de venir à Rome pour le sommet ad hoc. Et si le rapport Sauvé fournit quelque quarante-cinq recommandations, elles sont formulées d’abord dans le texte en lien avec le témoignage des victimes.

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Ensuite, la lecture du rapport, et François Devaux [cofondateur de l’association de victimes La Parole libérée] le notait à sa manière dès l’introduction, rappelle que la pédocriminalité ne relève pas de quelques « moutons noirs » se distinguant de l’immense majorité des prêtres, religieux, religieuses cherchant à vivre leur foi en vérité. Elle tient de défaillances institutionnelles multiples de type systémique, au sens où elles se potentialisent réciproquement. Se conjuguent ainsi une certaine image de l’Eglise marquée par un entre-soi clérical, une persistance du patriarcalisme et des interprétations parfois problématiques de l’Ecriture (par exemple une lecture de la Genèse 3 considérant encore la femme comme une « Eve » présumée coupable), etc.

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