Pegasus : le coupable laisser-faire de l’Etat d’Israël

Editorial. Le tollé suscité par l’affaire NSO, révélée depuis dimanche 18 juillet par un consortium de médias internationaux, dont Le Monde, s’est principalement focalisé sur les clients de cette compagnie de cybersurveillance israélienne. Un peu partout sur la planète, l’opinion s’est indignée de l’usage orwellien que ces Etats ont fait du logiciel espion commercialisé par cette société, baptisée NSO.

Grâce à ce programme ultra-sophistiqué, censé les aider à combattre le terrorisme et la criminalité, les services de renseignement d’une dizaine de pays, comme le Maroc, le Mexique, l’Inde, les Emirats arabes unis, la Hongrie ou l’Arabie saoudite, ont eu les moyens de s’introduire dans les smartphones de milliers de journalistes, défenseurs des droits de l’homme, opposants politiques et dirigeants de pays étrangers.

Mais Pegasus n’aurait pas pu devenir une arme de répression massive, le kit d’espionnage favori des autocrates et des populistes, sans la bénédiction de l’Etat d’Israël. Les autorités de ce pays, qui ont un droit de veto sur les exportations de matériel de cybersurveillance, ont validé sans ciller les contrats passés par NSO avec Rabat, Riyad, Abou Dhabi et d’autres.

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L’ex-premier ministre Benyamin Nétanyahou a même encouragé ces transactions. Il les a utilisées comme un moyen de se rapprocher de pays n’entretenant pas de relations officielles avec Israël et ne pouvait ignorer que ces Etats, pas franchement respectueux des droits humains, ne se contenteraient pas d’utiliser Pegasus à des fins sécuritaires légitimes. D’ailleurs, dans les territoires occupés palestiniens, l’Etat d’Israël ne s’embarrasse pas davantage des libertés individuelles.

Complaisance

Le nouveau gouvernement israélien, dirigé par l’ultranationaliste Naftali Bennett, ne semble guère pressé de rompre avec ce cynisme. Signe éloquent, le motif d’indignation du moment, en Israël, n’est pas l’affaire NSO, mais l’affaire Ben & Jerry’s. La décision de cette fameuse marque de crèmes glacées américaine de cesser de vendre ses produits dans les colonies juives de Cisjordanie a soulevé une tempête politico-médiatique, alors qu’il s’agissait d’une simple mise en conformité avec le droit international. En comparaison, les révélations du « Projet Pegasus » ont eu l’effet d’une vaguelette.

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Cette indifférence n’est pas surprenante. NSO est l’un des fleurons d’un secteur qui représente quasiment la moitié des exportations du pays et emploie près de 10 % de sa population active. Fierté nationale, organiquement lié à l’armée et aux services de sécurité, le high-tech est perçu comme le dépositaire de l’esprit pionnier qui a présidé à la création du pays.

La complaisance des élites dirigeantes israéliennes vis-à-vis de NSO découle aussi de calculs politiques. Il existe une convergence d’intérêts entre, d’un côté, la droite israélienne et, de l’autre, les clients de cette firme, qu’il s’agisse de démocraties illibérales comme la Hongrie et l’Inde, ou de régimes despotiques comme ceux du Proche-Orient. A Jérusalem aussi bien que dans les palais du Golfe, les « printemps arabes » de 2011 ont été vus comme une dangereuse remise en cause d’un ordre autoritaire plutôt confortable.

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Les victimes de Pegasus ont beau jeu de pointer du doigt les pays qui les ont visées. Leurs doléances doivent aussi être adressées aux autorités israéliennes. Quelques remontrances à NSO ne suffiront pas. De nouvelles start-up spécialisées dans le piratage numérique se sont déjà engouffrées sur le marché saoudien, dont NSO dit s’être retiré. C’est toute l’industrie de la cybersurveillance, la face noire de la tech israélienne, qui a besoin d’être réglementée. En urgence.

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Le Monde