« Pétales de sang », de Ngugi wa Thiong’o, le monument des lettres kényanes

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L’écrivain kényan Ngugi wa Thiong'o lors d’une séance de dédicace à Nairobi, le 13 juin 2015.

Voici un livre qui débute comme un roman policier, qui se poursuit comme une chronique villageoise, se double d’un récit à quatre voix et finalement s’élargit en une vaste fresque historique. C’est en acceptant l’exigence de ces développements – parfois déroutants – sur près de cinq cents pages, que le lecteur découvre l’ambitieux univers du grand écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o, qui a mis l’engagement politique au cœur de son œuvre littéraire autant que de sa vie.

Paru en 1977, Pétales de sang s’ouvre sur l’arrestation de plusieurs suspects au lendemain d’un incendie criminel où trois personnalités du monde des affaires ont péri. La presse locale relate : « La mort des trois hommes est une perte irrémédiable pour Ilmorog. Ils avaient transformé une petite bourgade du XIXe siècle en une ville industrielle moderne… »

Entrepreneurs cupides

Derrière l’esquisse d’intrigue policière s’amorce l’histoire d’Ilmorog, espace fictif mais ancré dans un Kenya bien réel. La ville se veut emblématique de la bascule socio-urbaine du pays, des usages traditionnels – quand « ceux des plaines apportaient du lait et des tissages de perles, quelquefois des peaux, et les échangeaient contre du tabac, des haricots ou du maïs » – aux nouvelles règles individualistes de la modernité – « Il faut manger ou être mangé ».

Comme d’autres populations reléguées par la colonisation britannique dans des zones arides, les paysans d’Ilmorog survivent comme ils le peuvent, au gré des saisons. L’indépendance du Kenya, qui s’affranchit du Royaume-Uni en 1963, n’a pas amélioré leur sort, passé aux mains de politiciens sans scrupules.

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Si bien que lorsque, au bord de la famine, ils vont jusqu’à la capitale alerter leur député, ils ne récoltent qu’incompréhension. Bientôt livrée aux technocrates et aux entrepreneurs cupides, Ilmorog se transforme en quelques mois en une cité touristique, un nouveau monde où les anciens paysans n’ont plus leur place.

Une narration à quatre voix s’ajoute à cette trame : trois hommes et une femme, dont les vies s’entrecroisent, entre amitiés et relations sentimentales, questionnements professionnels et errances familiales. On voit ainsi l’instituteur Munira s’investir dans l’éducation avant de sombrer dans le mysticisme religieux. Propriétaire d’un bar, Abdulla en est dépossédé par la prédation immobilière. Wanja, sa barmaid, devient gérante d’une maison close. Enfin, l’ancien éducateur Karega tente de conscientiser les masses ouvrières par le syndicalisme. Cette polyphonie de discours complète le théâtre d’observation que constituait Ilmorog.

Bascule postcoloniale

Mais le véritable fil conducteur du roman réside dans le soubassement historico-politique du texte. Né en 1938 dans un petit village de paysans du pays Kikuyu, près de Nairobi, Ngugi wa Thiong’o a connu la bascule postcoloniale. Pétales de sang ne cesse de questionner la période des années 1970 tout en rappelant des épisodes du passé, en particulier la lutte de résistance dite des « Mau-Mau » qu’a menée le peuple kényan contre le colon anglais à partir de 1952.

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Le personnage de Karega ne cesse de lire, persuadé « que l’Histoire lui fournirait les clés du présent, que l’étude de l’Histoire l’aiderait à répondre à certaines questions : où en sommes-nous maintenant ? (…) Comment produisait-on et organisait-on la production avant la colonisation ? Quelle leçon pouvait-on en tirer ? Mais, au lieu de lui proposer des réponses, les professeurs l’entraînèrent à l’époque précoloniale (…). Pour ces historiens, l’histoire du Kenya avant le colonialisme n’était que l’histoire de peuplades nomades guerroyant entre elles sans motif. Ces gens instruits refusaient d’aborder de front la signification du colonialisme et de l’impérialisme. »

L’écrivain, lui, a précisément pour ambition d’évoquer toute l’histoire de son pays. Pétales de sang est le quatrième d’une série de romans dédiés à ce vaste projet.

Papier toilette

Premier de sa famille à avoir fait des études supérieures, Ngugi wa Thiong’o commence à écrire dans les années 1960, alors qu’il est étudiant à l’université de Makerere (Ouganda). Premier écrivain kényan de fiction, il croit à l’importance du verbe pour éduquer, dénoncer, militer, agir. Il écrit d’ailleurs aussi bien en anglais qu’en kikuyu, lançant régulièrement le débat sur la nécessité pour le continent de penser et de s’exprimer sur la scène internationale dans ses propres langues*. La mise en scène de l’une de ses pièces lui vaut un an de prison à partir de décembre 1977. Il écrira malgré son embastillement, sur du papier toilette.

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Tour à tour auteur de pièces de théâtre, romancier, essayiste, journaliste, il est exilé depuis de longues années et enseigne aux Etats-Unis. Son statut d’écrivain d’importance dans son pays d’origine comme dans le monde, lui vaut d’être régulièrement considéré comme nobélisable.

*Lire à ce sujet l’ensemble d’articles rassemblés dans l’essai Pour une Afrique libre, éd. Philippe Rey (2017).

Sommaire de notre série « A la (re)découverte des classiques africains »