Philippe Descola : « Penser des formes nouvelles de représentations politiques »

L’anthropologue Philippe Descola.

L’ironie légère et l’enthousiasme lucide qu’inspire à l’anthropologue Philippe Descola l’avenir de sa discipline, voilà deux traits dont celui-ci ne se départ jamais dans sa pratique d’américaniste, c’est-à-dire de spécialiste des peuples de l’Amérique précolombienne. Ce savant né en 1949 n’arpentait-il pas, il y a deux ans encore, son premier terrain d’ethnographe ? Il l’avait découvert en 1973, alors qu’il était le « thésard » de Claude Lévi-Strauss, dans le pays des Achuar, un groupe d’Indiens Jivaro vivant au milieu de la forêt amazonienne, non loin de la frontière entre l’Equateur et le Pérou.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Les Formes du visible » : Philippe Descola remet l’histoire de l’art en jeu

Les années qu’il a passées parmi eux l’ont guéri des tentations romantiques qui guettent tant d’ethnologues en France, et qu’entretient dans le grand public le « second livre » qu’ils écrivent souvent sur le terreau de leur expérience d’observateur et de voyageur. L’expression a été forgée par Vincent Debaene, dans L’Adieu au voyage (Gallimard, 2010), et désigne cette particularité qui pousse les ethnographes français à redoubler leurs ouvrages scientifiques d’un livre plus « littéraire ».

Chez les Achuar

Tout comme Claude Lévi-Strauss avec Tristes tropiques (Plon, 1955), lui-même précédé par L’Ile de Pâques, d’Alfred Métraux (Gallimard, 1941), ou L’Afrique fantôme, de Michel Leiris (Gallimard, 1934), Philippe Descola a publié un « second livre » qui l’a rendu célèbre : Les Lances du crépuscule (Plon, 1993), récit merveilleux et souvent burlesque de son séjour chez les Achuar, à la fin des années 1970. « Au fond, à un moment ou à un autre, nous nous prenons tous pour Rousseau, confie-t-il au “Monde des livres”. Ou, du moins, tente-t-on de tirer de notre expérience de terrain des leçons philosophiques, ce qui n’existe pas chez les Anglo-Saxons. Dans mon cas, j’ai cherché à faire comprendre à ceux qui ne sont pas familiers de l’anthropologie ce que c’est que de vivre plusieurs années avec un collectif et comment, à la faveur d’un déclic, d’une conversation, se construit la compréhension d’une interaction avec ce groupe, en généralisant à partir de petits faits de ce type. »

peinture rupestre d’un poisson barramundi, Australie, début du XXe siècle.

Mais le jeune normalien de Saint-Cloud, fasciné par le marxisme (version Althusser) dans les années 1960, bientôt « philosophe défroqué » parce qu’il devient anthropologue en suivant les cours de Maurice Godelier, a conscience qu’il faut, si l’on veut faire carrière, écrire un « premier livre avant le second », en l’occurrence sa thèse de doctorat, qui fait la matière principale de La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans l’écologie des Achuar (1986 ; rééd. Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2019). A partir de 1987, Philippe Descola enseignera à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, avant de rejoindre le Collège de France, en 2000.

Il vous reste 45.53% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.