« Pingouin et Goéland et leurs 500 petits » : portrait d’un couple de pédagogues antinazis sauveurs d’enfants

Roger Hagnauer, dit « Pingouin », et sa femme Yvonne, dite « Goéland », dans le documentaire « Pingouin et Goéland et leurs 500 petits », de Michel Leclerc.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

C’est une histoire que Michel Leclerc se devait de raconter, lui dont les fictions (Le Nom des gens, en 2010, Télé gaucho, en 2012…) tissent ensemble politique et vie intime, dans un va-et-vient qui les rend parfaitement indémêlables. Bien que documentaire, Pingouin et Goéland et leurs 500 enfants ne déroge pas à la règle, esquissant une suite d’allers-retours entre l’histoire de sa mère, Juliette, et l’utopie collective qui a bouleversé sa vie.

Fille de déportés, orpheline dès l’enfance, la mère de Michel Leclerc est recueillie à la Maison d’enfants de Sèvres (Hauts-de-Seine), une institution tenue par Roger et Yvonne Hagnauer, un couple de pacifistes antinazis que tout le monde surnomme « Pingouin » et « Goéland ». En 1941, le couple s’installe dans un ancien couvent désaffecté et ouvre un lieu, entre orphelinat et école à la pédagogie alternative, qui recueille alors des enfants victimes des restrictions alimentaires.

Les enfants juifs étaient rebaptisés sous des noms qui sonnaient français. L’assimilation leur assurait la survie

Sous l’impulsion de « Goéland », l’institution évolue pour accueillir des enfants victimes de la guerre, souvent orphelins. Très vite, les pensionnaires juifs constituent les deux tiers des effectifs d’une maison officiellement vichyste. Une situation inédite que Michel Leclerc explique : le couple ne cachait rien et gardait les portes de son institution grandes ouvertes, les enfants juifs étaient simplement rebaptisés sous des noms qui sonnaient français. L’établissement ferme en 1970, après avoir vu passer 500 enfants. Juliette y passera quinze ans de sa vie, jusqu’à son mariage.

Gaieté contagieuse

Au début du documentaire, Léa, une ancienne pensionnaire, fille de déportés à Auschwitz, presse le cinéaste : « Sur la Maison de Sèvres, il faut que tu fasses quelque chose, c’est tellement beau que tu ne peux pas faire autrement, il faut un souvenir. » Après vingt-cinq ans d’esquive, Michel Leclerc s’exécute, entremêle images d’archives et témoignages portés par son commentaire en voix off, qui semble réfléchir en direct au souvenir qu’il est en train de façonner.

Le documentaire propose un anti-récit des origines, à l’heure où fleurissent les crispations identitaires

Ainsi, lorsqu’il s’agit d’évoquer la déportation de ses grands-parents, le cinéaste se rétracte : il n’a pas envie de parler de ça, « il y a eu tellement de films sur le sujet, j’ai pas du tout envie de faire pleurer dans les chaumières. Et puis, surtout, ce n’était pas du tout l’esprit de “Pingouin” et “Goéland” ». En somme, le documentaire gardera le cap sur l’injonction de Léa : restituer la beauté de ce qui s’est passé entre les murs de l’institution, la gaieté contagieuse du couple et de sa communauté. Celle-ci finit par contaminer le cinéaste qui louvoie entre les drames.

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