« Pleasure » : derrière le rêve de gloire d’une actrice pornographique

Les actrices Sofia Kappel et Kendra Spade dans « Pleasure », de  Ninja Thyberg.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Il y a une forme de quête spirituelle enfouie dans les actes de Bella Cherry, cette jeune Suédoise vingtenaire qui débarque à Los Angeles pour devenir la plus grande star du X. Une sorte d’élan vital qui l’habite, tandis qu’elle repousse chaque fois un peu plus les limites de ce que son corps peut endurer. A la question : pourquoi fait-elle ça ? Ninja Thyberg a l’intelligence de ne jamais répondre. Pleasure est le film que se fait son héroïne, et la cinéaste a la politesse de la suivre partout où elle va, sans arrière-pensées moralisantes.

Pleasure est plein de choses à la fois : l’histoire d’une amitié, des coulisses d’une industrie, le récit d’une ambition dévorante, façon rêve américain dans le milieu du porno, et qui rappelle à bien des égards Showgirls, de Paul Verhoeven (1995), lui-même un remake d’Eve, de Mankiewicz (1950). Tous les ingrédients sont réunis : une jeune première prête à tout pour devenir une « Spiegler girl », du nom de l’agent le plus coté de L.A., les coups bas entre filles, les tractations pour se hisser au sommet, l’amitié sacrifiée.

Plus profondément, Thyberg opère la même démarche que Verhoeven, qui consiste à ne jamais psychologiser son héroïne incarnée par Sofia Kappel, splendide de nonchalance et d’opacité. Au début du film, lorsqu’un acteur X demande à Bella pourquoi elle veut faire du porno, elle ose évoquer un viol dans sa jeunesse… avant d’éclater de rire. On n’en saura pas plus.

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Sous son récit de conquête, Pleasure couve un objet théorique passionnant : Thyberg use de l’image cinématographique comme d’un outil pour réfléchir à l’image pornographique et, ce faisant, à ses artisans et ses consommateurs. Le monde du porno n’a ici rien d’un décor impensé, il est le sujet qui obsède la cinéaste, qui a enquêté pendant des années, réalisé un premier court-métrage sur le sujet (Pleasure, 2013), en connaît tous les rouages et a rencontré tout le monde. C’est en partie ce terreau documentaire qui lui permet sa grande justesse analytique, cette manière de désosser chaque séquence de tournage comme s’il renfermait un problème philosophique. De fait, Bella traverse tous les états du porno : bondage, rapport interracial ou lesbien, scène hard dans un porno amateur qui se révélera traumatisante.

Paradoxe

A chaque fois, les mêmes prémices : les tournages sont pareils à des safe spaces où toute l’équipe fait montre d’un professionnalisme à toute épreuve, s’assurant que l’actrice est parfaitement consentante et à l’aise avec ce qu’elle doit faire ou subir. Et pourtant, dès qu’on tourne la scène, c’est toujours le même saut dans le vide : aucune précaution ni aucun contrat ne prépare à une gifle, une fellation brutale ou un crachat sur la figure. C’est tout le paradoxe de ces scènes qui saisissent un basculement : on surprotège l’actrice, manière d’avouer qu’aucune violence ne peut être encadrée, et que Bella est laissée seule face aux pulsions – même scénarisées – de ses partenaires. Parfois, la caméra bascule de son point de vue, saisissant là un ventre qui s’obstine, un pied, un bout de peau, comme si le propre de l’actrice porno était d’avoir le regard noyé sous la chair, tandis qu’elle-même est offerte au visible.

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