« Point d’orgue », un opéra en forme de miroir inversé

« Point d’orgue », de Thierry Escaich.

Cela ressemble à un petit arrangement entre amis – en tout cas l’aboutissement d’un projet issu d’une double combinatoire. En décembre 2013, le succès des Dialogues des carmélites, de Francis Poulenc, rassemblait, entre autres, sous la baguette de Jérémie Rhorer, la soprano Patricia Petibon et le metteur en scène Olivier Py, qui livrait l’une de ses meilleures réalisations à l’opéra. Au printemps de la même année, à l’Opéra de Lyon, l’homme de théâtre et le chef d’orchestre avaient déjà collaboré à la création du premier opéra de Thierry Escaich, Claude, d’après le manifeste de Victor Hugo contre la peine de mort. Dans le rôle-titre, le baryton Jean-Sébastien Bou. Huit ans plus tard, la seconde création lyrique du compositeur, Point d’orgue, associe cette fois entre les murs confinés du Théâtre des Champs-Elysées les trois musiciens, chef et chanteurs, Olivier Py ayant rajouté au travail de la scène celui de librettiste. L’affaire se corse encore : le nouvel opus lyrique de Thierry Escaich a été conçu comme « une suite et un envers » à La Voix humaine de Poulenc. Le monologue dramatique d’après le texte de Cocteau constitue donc la première partie du diptyque. Nous avons assisté à l’une des deux captations qui ont eu lieu à huis clos les 3 et 5 mars, dont la production est désormais disponible en VoD sur le site du Théâtre des Champs-Elysées.

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Une chambre suspendue au centre d’un grand mur en briques, des lustres en cristal et tentures rouges de théâtre, au-dessus du lit noir, l’Ophélia peinte par John Everett Millais. Vibrionnant tel un insecte pris au piège, une femme en robe rouge, Patricia Petibon, est en conversation numérique avec l’amant qui vient de la quitter. Ce « concerto pour une voix de femme et orchestre », tragédie lyrique de la douleur amoureuse, sied à la vocalité sensuellement éruptive de la soprano, rousse incarnation du martyre, dont les contorsions tant physiques que vocales parcourent avec intelligence le cruel alphabet du malheur.

La mise en scène d’Olivier Py articule cette mise à mort de soi, ménageant sur le crescendo ascendant et le mot « folle » un spectaculaire effet scénique de bascule façon tambour de machine à laver, mimétique d’une décompensation psychique. Le lit soudainement cloué au mur n’est d’ailleurs pas sans rappeler la couche d’agonie de la prieure blasphématoire dans ses Dialogues des carmélites. Sur cette descente aux enfers ponctuée de coups d’arrêt et de point d’orgue, Jérémie Rhorer déploie avec subtilité les mouvances raffinées de l’orchestre de Poulenc, troisième personnage de la pièce, entre compassion et réalisme déchirant.

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