« Pour faire face au changement climatique, nous aurons besoin de plus de travail humain »

Tribune. Le XIXe siècle avait produit une condition ouvrière misérable, mais aussi son antidote : une profusion d’utopies sur le travail, dont témoignent les innombrables projets de phalanstères, d’ateliers sociaux ou de communautés de « producteurs associés ». Depuis, les conditions de travail se sont considérablement améliorées – même si, en France, la moitié des actifs associent travail et mal-être. En revanche, toute trace d’utopie a disparu. Au contraire, l’espace public est saturé de prédictions anxiogènes et d’annonces glaçantes : disparition de l’emploi sous les coups de l’automatisation, fin des professions, polarisation accrue… Tout se passe comme si nous n’avions pas notre mot à dire et comme si toutes les innovations technologiques susceptibles d’augmenter le profit de quelques-uns et de détruire l’emploi de tous devaient être adoptées coûte que coûte.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Le Travail au XXIe siècle » : un rendez-vous avec l’histoire

Cette doxa occulte surtout l’absolue priorité qui devrait désormais être la nôtre : engager au plus vite nos sociétés dans la reconversion écologique et reconstruire de fond en comble notre économie. Les guerres, rétorquera-t-on, ont été les seuls moments où des restructurations massives ont pu être engagées. Certes, mais nous sommes bien en guerre contre le réchauffement climatique et nous avons peu de temps pour reconvertir notre économie. Prendre cette menace au sérieux et s’engager dans cette voie dessine paradoxalement un tout autre paysage pour l’avenir du travail.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Une histoire des inégalités »: les catastrophes plus « efficaces » que les réformes pour redistribuer les richesses

La mise en œuvre d’un tel scénario exige un certain nombre de conditions : rompre avec l’obsession de la croissance (mais pas avec les activités utiles mises au service de la satisfaction des besoins essentiels de tous) ; encadrer notre production dans des limites sociales et environnementales strictes traduites dans quelques indicateurs (empreinte carbone, indice de bio-diversité, indice de santé sociale) ; investir massivement pendant au moins vingt ans dans la rénovation thermique des bâtiments, les infrastructures ferroviaires, cyclables et fluviales, mais aussi la santé, l’éducation et la recherche ; faire de l’Etat le chef d’orchestre intelligent d’une planification souple intégrant les territoires ; développer la dimension emploi des scénarios issus de la Stratégie nationale bas carbone.

Emplois utiles

A toutes les étapes et dans toutes les variantes de ce scénario, nous aurons besoin de plus de travail humain : d’une part parce que les secteurs dont la production doit être réduite emploient moins de main-d’œuvre que ceux qui doivent être développés, mais aussi parce que nous devrons réduire le recours à des adjuvants chimiques et mécaniques générateurs de pollution et consommateurs d’énergie. Certes, il y aura des suppressions d’emplois – dont l’ampleur et les conséquences dépendront des choix collectifs que nous ferons. Mais dans tous les cas, nous assisterons de façon quasi certaine à une forme d’« d’antidéversement » – Alfred Sauvy parlait de « déversement » des emplois du secteur primaire dans le secondaire puis le tertiaire à mesure de l’augmentation des gains de productivité – et à de nombreuses créations d’emplois dans l’agriculture, le bâtiment, les travaux publics et l’énergie.

Il vous reste 38.39% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.