« Pour la France, il n’existe au Mali que de “moins mauvaises solutions” et des cheminements subtils »

Chronique. C’est entendu. Le Mali n’est pas l’Afghanistan. Il n’a pas servi de sanctuaire au terrorisme international ; son gouvernement, à la différence du régime renversé à la mi-août à Kaboul, n’a pas été imposé par une intervention étrangère ; et, surtout, son islam traditionnel, dominant, ne prône pas le djihad.

Certes. Pourtant, l’ampleur de la débâcle américaine ne peut qu’interroger une intervention militaire française au Mali déjà ébranlée par une série de chocs : deux coups d’Etat militaires à Bamako en moins d’un an ; un premier ministre accusant la France d’« abandon en plein vol » du Mali ; un pays qui, en 2013, avait appelé la France pour chasser les djihadistes et négocie aujourd’hui avec eux dans le dos de Paris ; une junte qui menace de financer des mercenaires russes sous prétexte de compenser le repli de la force française « Barkhane », mais cherche surtout une protection pour se maintenir au pouvoir sans élections.

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Face aux soubresauts du Mali, la leçon de l’Afghanistan renvoie à la vanité de l’aide à un régime et à une armée corrompus, et à l’illusoire prétention à reconstruire de l’extérieur un Etat défaillant. Les djihadistes qui contrôlent une partie du Mali n’ont pas provoqué la déliquescence de l’Etat, antérieure à leur émergence en 2012, ils en sont le symptôme.

Divorce progressif

Le discours officiel français a longtemps justifié l’aide de Paris par la nécessité de rétablir l’autorité de l’Etat malien dans le nord du pays dont il a perdu le contrôle face à la rébellion touareg et, partant, de permettre l’intervention des ONG de développement. Aujourd’hui, l’échec des militaires français à empêcher l’extension de la zone contrôlée par les djihadistes, ne permet plus d’afficher aucune de ces ambitions, a fortiori depuis le divorce progressif entre Bamako et Paris et la propension de plus en plus manifeste du pouvoir malien à masquer sa propre impéritie sous un discours démagogique accréditant l’idée d’un « complot » de la France.

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Tout se passe comme si la triple impasse dans laquelle se trouve Paris – délitement de l’Etat malien, expansion du djihadisme, paralysie du développement – illustrait, comme pour les Américains en Afghanistan, le cercle vicieux par lequel la coopération et l’aide financière peuvent renforcer la dépendance et nourrir la corruption. « Arroser d’argent une armée corrompue et un régime illégitime ne fait que les légitimer et les perpétuer », remarque Jean-Pierre Olivier de Sardan. Cet anthropologue de 80 ans, qui a passé sa vie à étudier les sociétés sahéliennes, met en parallèle échec militaire et naufrage du développement. Le point commun ? « Des stratégies construites par des experts très compétents pour fabriquer des modèles, qui pensent que leur perfection technique et managériale va régler les problèmes, mais ignorent tout du terrain. »

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