« Pour l’éternité » : le pessimisme mondain en fragments paresseux

Martin Serner dans « Pour l’éternité » (2019), de Roy Andersson.

L’AVIS DU « MONDE » – ON PEUT ÉVITER

Parmi les films les plus exaspérants, ceux qui s’évertuent à délivrer des sentences définitives sur l’inanité de l’espèce humaine tiennent assurément le haut du pavé. De ce surplomb grinçant, le réalisateur suédois Roy Andersson, 78 ans, s’est fait une spécialité, avec son cinéma de tableaux vivants où les personnages, revendiqués d’Otto Dix mais surtout dignes du Musée Grévin, se débattent comme des pantins avec l’absurdité de leur condition. Son dernier long-métrage Pour l’éternité, Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise en 2019, décline une suite de saynètes, entre moments anodins et décisifs, qui renvoient à un même horizon de désemparement existentiel.

Un prêtre annonçant à son médecin avoir perdu la foi, un homme s’écriant dans un bus ne pas savoir ce qu’il veut, un serveur étourdi laissant déborder un verre de vin, Hitler saisi dans son bunker quand la défaite s’annonce inéluctable, une femme giflée par son mari en plein marché, un prisonnier sur le point d’être exécuté ou une colonne de prisonniers de guerre en route vers la Sibérie… Voilà quelques fragments dont le film se compose en autant de plans larges, s’ouvrant en autant de scènes de genre insolites.

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De toute l’œuvre de Roy Andersson, qui a ses émules, ce sixième long-métrage est sans doute le plus paresseux. Noyé dans la grisaille, peuplé de figures embaumées, le film aligne des vignettes que rien ne relie sinon l’ambiance dépressive et la profession de désespoir. Jamais ce Cioran pour les nuls n’aura aussi clairement dévoilé ses réflexes publicitaires : le plan n’y vaut que comme formule se concluant sur une chute ou un aphorisme pontifiant. Une seule scène à sauver : celle, plus rayonnante, plus ouverte, où trois jeunes femmes se mettent à danser sur une route de campagne, sous les yeux de quelques badauds ébaubis. En dehors de cela, rien de bien neuf dans la morne plaine du pessimisme mondain.

Film suédois, allemand et norvégien de Roy Andersson. Avec Martin Serner, Jessica Louthander, Tatiana Delaunay, Anders Hellström (1 h 16).