« Pour nous, les morts en prison ne sont pas des anonymes »

Tribune Rendre hommage aux personnes décédées, c’est, paradoxalement, célébrer la vie. Dans ses irrégularités, ses à-coups, ses emballements, son non-conformisme, sa violence. Toute personne, quoi qu’elle ait pu faire, conserve le droit que sa dépouille soit traitée avec respect et dignité. Nul ne doit être abandonné dans sa mort. Pour nous, les morts en prison ne sont pas des anonymes : à la confrontation des idées abstraites de la prison et de la mort nous préférons considérer que ces personnes auraient pu vivre une autre vie.

L’arrivée en prison est violente : 15 % des suicides ont lieu dans les dix premiers jours. Puis on s’habitue, ensuite on désespère ; les deux tiers des suicides surviennent dans les cent premiers jours de détention. Mais on meurt en prison aussi du fait des violences qui s’y produisent ou encore de « mort naturelle ».

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Dans ce dernier cas, ces décès sont souvent liés au manque de soins évident, en amont de la prison, de personnes souvent éloignées du système de santé. Ils peuvent aussi résulter de la découverte tardive d’une maladie grave. La prison n’est pas un lieu de soins et les chances de guérison n’y sont pas égales à celles des citoyens libres. Les effectifs de soignants sont insuffisants, du fait notamment de la surpopulation dans les établissements, de la surenchère sécuritaire qui y règne parfois.

Pas occulter la responsabilité citoyenne

Autant de facteurs déshumanisants qui favorisent la sursuicidité. Ces vies, la prison les a gelées, anesthésiées et parfois tuées à petit feu. Les morts en prison induisent aussi des dommages collatéraux : les autres personnes détenues sont touchées, de même, bien sûr, que les familles et les proches qui souffrent parfois de ne pas être tenus au courant des conditions du décès, voire d’être informés du décès lui-même, parfois par manque de transparence.

Nous constatons que le système carcéral augmente objectivement les risques chez les plus fragiles, et ce quel que soit leur âge. En 2020, la plus jeune des personnes mortes en prison avait 17 ans, la plus âgée avait 90 ans ! Quels sont les événements dans leur histoire qui ont accéléré l’issue fatale ? La question reste en suspens et revient en boomerang à la société tout entière.

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Les murs des prisons qui dissimulent ces morts ne doivent pas occulter la responsabilité citoyenne qui est la nôtre, ne serait-ce que parce que les peines sont prononcées « au nom du peuple français ». Nous préconisons que la mise en place de dispositifs de parole et d’écoute, théoriquement prévue, soit généralisée, tant pour les agents pénitentiaires que pour les personnes détenues qui ont connu la personne décédée.

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