Pourquoi dit-on « vingt-deux », mais pas « dix-deux » ?

Quand on songe à la langue française, quand on y songe vraiment, quand on la regarde comme une matière neuve que l’on n’aurait pas entendue et manipulée depuis toujours, quand on l’examine comme un enfant de maternelle qui la découvre un peu plus chaque jour ou comme un étranger qui essaie d’en comprendre la logique, quantité de questions commencent à éclore.

En voici une, au hasard : pourquoi nos nombres sont-ils ce qu’ils sont ? En français, une fois assimilés les chiffres de un à neuf, puis les nombres qui désignent les dizaines (dix, vingt, trente…), il n’y a plus qu’à les combiner, et le tour est joué : vingt + huit se dit « vingt-huit », trente + trois, c’est « trente-trois ». Notre langue obéirait-elle à une logique « carrée », au moins quand il s’agit de chiffres ?

Que nenni ! En effet, si nous disons « vingt et un », « trente et un », « quarante et un », nous ne disons pas « dix et un ». Nous disons « vingt-deux », « trente-deux », « quarante-deux », mais pas « dix-deux ». A la série logique, qui serait « dix et un, dix-deux, dix-trois, dix-quatre, dix-cinq et dix-six », nous préférons une série étrange de mots en : onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize. En revanche, dix-sept, dix-huit et dix-neuf sont « réguliers ».

Usés par l’usage

Pour expliquer cette étrangeté, il faut remonter aux origines latines du français. Le latin disait bien undecim (un-dix), duodecim (deux-dix), tredecim (trois-dix), quattuordecim (quatre-dix), quindecim (cinq-dix) et sedecim (six-dix). Comme c’est souvent le cas, l’usage a… usé les mots, les raccourcissant, et le decim final est devenu dece, puis tse puis ze. C’est ce qui explique que tous ces nombres s’écrivent étrangement avec un z, une consonne plutôt rare en français. On est ainsi passé de undecim (un-dix), à undece puis untse, puis unze… puis onze. Finalement, onze est bien « un-dix », douze « deux-dix », etc.

Mais l’usage nous a réservé une autre plaisanterie. Onze, c’est bien « un-dix », douze, « deux-dix », treize « trois-dix », quatorze « quatre-dix », quinze « cinq-dix » et seize « six-dix ». Mais comment se fait-il que l’on dise « dix-sept » et « dix-huit » au lieu de « sept-dix » et « huit-dix » ? C’est simple : dix-sept se disait en latin septemdecim, puis il s’est réduit, comme les nombres précédents, en septemdece, puis septze… qui avait l’inconvénient d’être beaucoup trop proche de seize. L’usage, qui privilégie l’efficacité, ne s’est pas embarrassé davantage et, à partir du nombre dix-sept, il a rangé les mots dans l’autre sens, tout simplement.

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