Pourquoi le Kama-sutra est aussi un texte mystique

Illustration du Kama-sutra datant du XIXe siècle.

L’Inde a reconnu très tôt que l’homme est un être de désir, qu’il ne vit que par et pour le désir. Elle s’est aussi représenté des dieux désirants et se faisant désirer. Le mot qui le désigne en sanskrit, kama, offre une large palette de tonalités.

Au plus étroit, c’est l’impulsion qui cherche sa satisfaction temporaire par le biais des sens – goût, odorat, ouïe, mais surtout vue et toucher –, par le biais de l’imagination sensuelle et, plus particulièrement, de la sexualité. C’est aussi cette satisfaction elle-même, d’où le plaisir, la jouissance, l’orgasme ; c’est le sens commun dans le Kama-sutra, où il s’agit avant tout de plaire, et donc de donner et recevoir du plaisir.

Au plus vaste, kama désigne l’entrelacement inextricable de la quête et de ce qui la comble, du manque et de la plénitude, de l’attente et du ravissement, de la brûlure et de l’apaisement. Il fait donc partie du vocabulaire mystique.

Théologie de la sexualité

L’Inde la plus ancienne a élaboré une véritable métaphysique du désir. Si, pour le christianisme, « à l’origine est le Logos » (le Verbe), selon le magnifique préambule de l’Evangile de Jean, pour l’Inde, « à l’origine est le Désir » : « A l’origine les ténèbres étaient cachées par les ténèbres. Cet univers n’était qu’onde indistincte. Alors, par la puissance de l’Ardeur, le Un prit naissance. (…) Le Désir en fut le développement originel, [Désir] qui a été la semence première de la Conscience. » (Rig-Veda X, 129, 1-4)

C’est donc au désir comme force principielle qu’est rapporté ce fait initial : qu’il y ait un cosmos, quelque chose plutôt que rien. On peut y rattacher deux conséquences majeures pour la pensée indienne ultérieure. Tout d’abord, la possibilité de fonder une véritable théologie de la sexualité : Shiva et sa shakti (son épouse), Krishna et Radha font l’amour parce qu’ils s’aiment, mais aussi et surtout pour maintenir l’existence du cosmos. Ils sont les désirables par excellence, parce que c’est la force du désir en eux qui les fait divins. Les grandes traditions mystiques de l’Inde, ainsi que les sectes tantriques, en reviennent toujours là.

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Et si la sculpture des temples répète inlassablement des positions recommandées par le Kama-sutra (à moins que ce ne soit le Kama-sutra qui s’inspire de l’art figuré), comme à Khajuraho, à Bhuvaneshvar ou à Konarak, c’est bien que les unions sexuelles des dieux et des déesses, des héros, des nymphes et de tous les êtres qui hantent le ciel dégagent une capacité de création toujours renouvelée, sans quoi le cosmos retournerait au néant.

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