Pourquoi les rites funéraires sont éternels

Cimetière paysager de Clamart dans les Hauts-de-Seine ; Architecte : Robert Auzelle

Dans la célèbre tragédie Antigone, écrite par Sophocle en 441 avant notre ère, le jeune Polynice est reconnu coupable de trahison et condamné par le roi Créon à voir son cadavre abandonné sans sépulture aux portes de la cité de Thèbes. S’insurgeant contre cette décision, la sœur de Polynice, Antigone, répond alors au roi : « Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts pour que toi, mortel, tu puisses passer outre aux lois non écrites et immuables des dieux. Elles n’existent d’aujourd’hui ni d’hier mais de toujours ; personne ne sait quand elles sont apparues. »

Ces lois intemporelles qu’invoque la jeune femme ne sont autres que le devoir sacré dû au corps des défunts, tel qu’on le retrouve dans toutes les traditions religieuses à travers le monde, et ce depuis la nuit des temps. Comme le souligne en effet le sociologue Patrick Baudry, « il n’existe pas de société sans rituel funéraire. Son universalité est sans doute l’un de ses premiers traits caractéristiques. Aucune société ne se débarrasse du corps mort comme s’il n’avait, dès lors qu’il ne vit plus, aucune importance » (« La ritualité funéraire », Hermès 43, 2005). A moins de vouloir punir le défunt de la manière la plus terrible qui soit…

Préférant braver la loi d’un homme plutôt que de céder à un tel sacrilège, l’héroïne de Sophocle choisit d’accomplir les rites funéraires dus à son frère défunt, au péril de sa vie. Mais pourquoi donc les hommes accordent-ils tant d’importance aux corps, même quand la vie les a quittés ? Pourquoi est-il si universellement primordial de donner une sépulture aux défunts, au point que la jeune Antigone donne sa vie pour cela ?

Déni symbolique de la mort

De manière très pragmatique, s’occuper du corps sans vie d’un individu – humain aussi bien qu’animal – répond avant tout à un risque sanitaire. Un cadavre en décomposition est une source potentielle de maladies lorsqu’il est en contact avec de l’eau potable ou des aliments. Il est alors impératif soit de le détruire par crémation, soit de l’éloigner du voisinage des vivants par inhumation, soit encore d’interrompre le processus de putréfaction au moyen de techniques de thanatopraxie.

Dans les sociétés humaines, la menace sanitaire que constitue la dépouille d’un défunt prend cependant aussi une dimension symbolique. Comme le constate le sociologue Luc Bussières, « les sociétés humaines (…) ont en commun un même malaise en présence du cadavre d’un proche et une même horreur de la putréfaction de ce cadavre ». Ce sentiment d’horreur est tel qu’il s’inscrit généralement dans un maillage de références sacrées et se traduit par une impureté spirituelle du corps mort.

Il vous reste 78.78% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.