« Poussière dans le vent » : la nostalgie insondable de Leonardo Padura

« Poussière dans le vent » (Como polvo en el viento), de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, Metailié, 640 p., 24,20 €, numérique 10 €.

Quand les personnages de Leonardo Padura n’en « peuvent plus de penser » – parce qu’il leur faudrait « repenser à tout » et que penser leur fait mal –, ils se servent une grande rasade de rhum Flor de Cana. Un médicament. « Un verre anesthésiant »… C’est qu’en 1990, à La Havane où ils vivent, a commencé la « période spéciale ». C’est-à-dire la terrible crise que traverse l’île après la chute de l’URSS. Tout manque, tout est rationné. Le salaire d’une chercheuse ne suffit pas à payer une course en taxi. Et, à la Cubana, la compagnie nationale d’aviation, les pilotes et les hôtesses « rapportent tout ce qu’ils peuvent de l’étranger pour le revendre ».

Penser un tel fiasco ? C’est impossible et ne débouche sur rien. Aucune réponse à la question : comment a-t-on pu en arriver là ? Et moins encore à celle qui les taraude tous : « Où va-t-on ? » Cette interrogation court pourtant comme un leitmotiv, d’un bout à l’autre de Poussière dans le vent – le treizième roman traduit de Leonardo Padura, après le formidable L’Homme qui aimait les chiens, où l’écrivain se glissait dans la tête de Ramon Mercader, l’assassin de Trotsky (Métailié, 2103), ou encore Hérétiques, où il enquêtait sur l’étrange destin d’un tableau perdu de Rembrandt (Métailié, 2014). Et cette interrogation, dans la bouche des protagonistes – huit amis soudés depuis la fin du lycée et qui se sont autobaptisés « le Clan » –, il faut l’entendre de toutes les manières possibles. Politique : où va-t-on quand « tout se casse la gueule » et que le modèle auquel on a cru est manifestement condamné à l’échec ? Mais aussi pratique : où va-t-on quand on décide de faire le grand saut, de quitter Cuba pour aller définitivement tenter sa chance ailleurs ?

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Le temps, la politique et l’exil sont les trois brins principaux de cette impressionnante tresse romanesque. Quand l’histoire commence, nous sommes aux Etats-Unis avec Adela et Marcos, un jeune couple qui vient de s’installer à Hialeah, non loin de Miami. Il est cubain, elle arrive de New York, et ils ne vont pas tarder à découvrir que leurs histoires, qu’ils croyaient distinctes, les ramènent à un passé commun : un passé qui relie leurs familles respectives et qui tourne justement autour de ce mystérieux Clan.

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