« Première année dehors, journal de bord », sur France.tv : « La liberté en pleine gueule, attention, ça fait mal »

Réapprendre la liberté reste un combat contre soi-même.

FRANCE.TV – À LA DEMANDE – DOCUMENTAIRE

Le film s’ouvre sur un détenu qui vide sa cellule de ses affaires personnelles accumulées. Réapprendre la liberté après des mois ou des années passées en prison est un parcours difficile. Norbert, 44 ans, avait fait part de son appréhension à l’approche de la sortie, après douze années d’enfermement. Mais le jour J est arrivé, il faut se lancer.

La réalisatrice Valérie Manns a suivi pas à pas pendant un an trois hommes. Hésitations, embûches, tentation de tout plaquer, repli sur soi, risque de mauvaises rencontres, la partie n’est pas gagnée.

Entre associations et professionnels mandatés par la justice et conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, les aides, les accompagnements, voire les contrôles, sont bien présents. Ces hommes ne sont pas lâchés dans la nature sans filet. Mais, finalement, cela reste un combat contre soi-même, forcément très personnel.

Rentrer dans la vie « normale »

Accueilli dans un centre d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale de Poitiers (Vienne), Norbert ne veut pas précipiter les choses. Il faut d’abord rentrer dans la vie « normale » : faire faire une carte d’identité, rétablir ses droits à la couverture-maladie universelle, ouvrir un compte en banque, etc. Ses enfants ? Il ne les a pas vus depuis son procès, il y a neuf ans, alors ça peut encore attendre un peu. Les entretiens avec les psys et les conseillers sociaux viendront pour l’aider à construire un projet ou, à défaut, trouver un point de chute adapté.

En forêt, cet autre ex-détenu de 58 ans semble découvrir l’odeur de la terre et de l’herbe qu’il pétrit dans ses doigts. Un peu perdu par tant d’espace, tant d’air, il dit avoir des vertiges et parfois le sentiment d’être oppressé. « Je ne suis pas encore dans cette liberté. Je la vis, mais avec des contraintes », dit-il.

« Libéré » après avoir passé trente et un ans dans dix-sept établissements pénitentiaires, il n’est pas véritablement au bout de sa peine. Il a bénéficié d’un aménagement de peine sous la forme d’un placement extérieur dans un foyer, en guise de sas de réadaptation. Un placement de deux années probatoires à une libération conditionnelle de dix ans.

Pourtant, il désertera le foyer pour se réfugier chez une vieille dame du village chez qui il trouve la tendresse qu’une mère aurait pu lui donner. Il appelle rapidement « maman » cette femme très portée sur la religion. Faut-il alerter le juge pour ça ? La question est posée.

Le film prend son temps, comme pour ne pas brusquer ses personnages. Il montre aussi, avec une grande finesse, les mensonges que peuvent se faire ces hommes ayant dilapidé depuis longtemps jusqu’à la dernière once de confiance en eux. Même chez le plus jeune, 22 ans. « Je suis tout seul, tous mes potes sont en prison, je n’ai plus rien à faire dehors », raconte Yamine à son conseiller pénitentiaire, avec qui il a rendez-vous dans le cadre d’un sursis avec mise à l’épreuve d’un an.

Il sort de deux années en maison d’arrêt, sans aménagement. Une sortie « sèche », comme on dit. Il se convainc lui-même qu’il n’en a pas fini avec la tentation de l’argent facile et semble sincèrement heureux d’avoir appris le métier de la démolition en passant par une agence d’intérim dans le bâtiment.

Au milieu d’un groupe de parole d’ex-taulards, le cri jaillit comme une flèche : « La liberté en pleine gueule, attention, ça fait mal. » Les échecs font partie du parcours de désengagement de la délinquance, disent les professionnels. Bien malin celui qui sait de quel côté va retomber la pièce.

Première année dehors, journal de bord, de Valérie Manns (Fr., 2021, 72 min). Sur France.tv jusqu’au 11 octobre.