Près d’une agence d’intérim sur deux testée par SOS-Racisme accepte les consignes de discrimination de ses clients

« Mon patron m’a donné des consignes précises. Il préférerait que vous nous donniez des profils en évitant certaines communautés, plutôt des profils européens.

Ah, oui… d’accord.

Je ne sais pas si c’est quelque chose que vous pouvez faire ?

Ben oui, mais c’est un critère discriminatoire. C’est sûr que par écrit, faut pas le mettre. Vous me le dites à l’oral, je me le note.

Donc pas par écrit, mais on peut s’arranger entre nous. Juste je le mets pas dans le mail.

C’est ça. Exactement. »

Cette conversation n’est pas une fiction. Elle a bien eu lieu le 27 mai entre un militant de SOS-Racisme et un employé d’une agence d’intérim, lors d’une opération de « testing inversé » pour prendre le pouls du recrutement discriminatoire dans cette branche. L’enquête menée par SOS-Racisme auprès des dix plus grands professionnels du secteur établit que 45 % des agences acceptent ainsi les consignes de discrimination de leurs donneurs d’ordre.

L’association de lutte contre le racisme avait déjà mené une telle opération fin 2018 dans le secteur de l’immobilier, qui avait abouti en 2020 au décret 2020-1259 obligeant les professionnels du secteur à se former à la non-discrimination à l’accès au logement. En 2021, « les tests ont été opérés dans le BTP en Ile-de-France, qui est perçu comme un secteur où il serait très difficile de discriminer ou d’accepter de discriminer », explique un porte-parole de l’association.

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Pour chaque entreprise d’intérim, un militant de SOS-Racisme a contacté entre cinq et dix agences, en se faisant passer pour l’employé d’une entreprise fictive, qui rechercherait deux manutentionnaires non qualifiés pour un travail d’une petite semaine. « On a une cliente un peu spéciale qui ne veut pas de personne d’origine étrangère » ; « Mon patron a eu une très mauvaise expérience avec des personnes d’origine étrangère », justifie-t-il pour demander à l’agence s’il « serait possible d’avoir des profils européens ? » « Si on ne fait aucune trace de ce type d’échange, on peut faire le nécessaire », répond une agence.

Adecco exemplaire

Quelque soixante-dix entretiens téléphoniques ont ainsi été enregistrés. Ceux que Le Monde a pu écouter dressent une typologie des pratiques qui ne laisse aucun doute quant à la complicité de discrimination. Après que le militant exprime la demande de discrimination, la gêne est audible au téléphone, le ton devient hésitant, le vocabulaire plus familier : « Ouais », « Bon écoutez, j’entends vot’ demande… », le rappel de l’interdit par le recruteur est quasiment systématique, mais finalement la réponse est favorable : 39 % acceptent les exigences du donneur d’ordre et 6 % suggèrent à l’entreprise cliente de choisir les intérimaires parmi les profils proposés, sur la base d’un critère discriminatoire.

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