Présidentielle 2022 : les poids des sondages, révélateur de la faiblesse des partis

Des personnes regardant le débat entre Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon sur BFM-TV,  dans les couloirs de la chaîne, à Paris, le 23 septembre 2021.

Editorial. Jamais les sondages n’ont autant été exposés au risque de se tromper et jamais ils n’ont acquis un tel statut dans une précampagne présidentielle. Tel est le paradoxe de la période, marquée par le profond déclin des partis politiques.

Les élections régionales de juin auraient dû déclencher l’application d’un rigoureux principe de précaution quant à leur usage. Leurs résultats ont ébranlé tous les instituts, sans exception. Tous ont surévalué le score du Rassemblement national dans des proportions qui dépassaient parfois la dizaine de points. En cause : le niveau record de l’abstention, qui a déjoué les pronostics, montrant à quel point il est devenu difficile, par ces temps de défiance, de sonder les intentions de vote réelles des Français.

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Quatre mois plus tard, pourtant, les sondages mènent la danse. Certes, avec toutes les précautions d’usage émises par leurs auteurs concernant les marges d’erreur, le caractère non prédictif des résultats, mais avec une telle force qu’on en vient à oublier que celui qui aujourd’hui focalise l’attention n’est même pas candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2022.

Part grandissante de l’émotion

L’ascension sondagière du polémiste d’extrême droite Eric Zemmour, alimentée quasi quotidiennement par de nouveaux chiffres, est devenue un objet politique à part entière. Les commentateurs guettent le moment où, après avoir affaibli Marine Le Pen, elle va corroder la droite et pourquoi pas faire turbuler le système tout entier.

Cette trajectoire est éminemment virtuelle, compte tenu de la difficulté des sondeurs à appréhender l’ensemble du corps électoral, sans être pour autant coupée du réel : le jeu des acteurs politiques se trouve en effet directement modifié par l’évolution des intentions de vote. La surenchère qui se joue en ce moment entre la droite et l’extrême droite sur le terrain de l’immigration ne s’explique pas autrement.

Les sondages ont acquis le poids que leur ont laissé les partis politiques. Deux d’entre eux, le PS et LR, sont devenus si faibles qu’ils ne sont plus en mesure de sélectionner un leader incontestable et d’émettre un projet susceptible de donner le « la » de la campagne. Après avoir misé en 2016 sur des primaires fratricides, ils n’ont cette fois pas d’autre solution que de s’en remettre, bon gré mal gré, à ce que leur renvoie la photographie, à l’instant T, des envies des électeurs. Leur déclin contribue à déstructurer en profondeur le champ politique, car ce sont eux qui ont pendant des années organisé le clivage gauche/droite.

Les sondages n’auraient cependant pas acquis une telle force s’ils ne révélaient aussi la quête récurrente du candidat neuf capable de déjouer les pronostics et d’ébranler un système de représentation jugé insatisfaisant. Chaque échéance engendrant son propre tribun, le neuf à tendance à se démoder rapidement. Au bout de trois candidatures, Marine Le Pen comme Jean-Luc Mélenchon apparaissent désormais passablement usés dans leur costume de candidat hors système.

L’épisode populiste que traverse la France à l’instar d’autres démocraties l’expose à toutes sortes de péripéties contre lesquelles elle éprouve les plus grandes difficultés à lutter : part grandissante de l’émotion dans l’expression des intentions de vote, focalisation du débat public sur quelques obsessions ciblées, marginalisation de la rationalité, incapacité à fidéliser durablement des clientèles électorales. Seule une profonde refondation politique permettra d’y remédier. En attendant, les sondages apparaissent comme un pis-aller. Par défaut de tout le reste, ils montrent les dangers, au risque de les amplifier.

Le Monde