« Presque tous les CM2 ont vu Squid Game » : comment Netflix est devenue la nouvelle baby-sitter

Chronique. Lorsque nous voulons être tranquilles, il arrive régulièrement que ma femme ou moi collions nos enfants devant la télé. Enfin, quand je dis « télé », il s’agit d’un abus de langage, car nous les collons plus précisément devant Netflix. D’ailleurs, pas besoin de trop insister pour ça. Appréciée des plus petits, la plate-forme de streaming est devenue, au fil des années, une sorte de baby-sitter de substitution, économique, toujours dispo, et parlant parfaitement plusieurs langues. Les effets collatéraux liés à la fréquentation de cette nurse vidéo sont nombreux, et parfois surprenants (attention spoiler).

« Regarde ce que j’ai fait, papa ! », m’a dit mon fils aîné, âgé de 10 ans, l’autre jour au retour de l’école, en me tendant un petit bout de papier. Une mini-rédaction sur la révolution industrielle ? Un haïku à la gloire de l’école républicaine ? Un origami inspiré par la géométrie euclidienne ? Rien de tout cela. Ce qu’il y avait sur le petit papier était un dessin, représentant un des personnages masqués de la série Squid Game, diffusée sur Netflix. J’ai haussé un sourcil interrogatif, car mon fils est censé n’avoir jamais regardé cette production coréenne, diffusée depuis le 17 septembre et interdite au moins de 16 ans. « Oui, mais il y a beaucoup de gens qui en parlent sur TikTok », m’a-t-il précisé sur le ton de l’évidence, histoire de me faire comprendre qu’un divertissement avec un coefficient de viralité si élevé ne pourrait pas échapper à ses radars.

Caractérisée par sa violence décomplexée et son esthétique pop acidulée, cette mini-série en neuf épisodes n’est rien moins que LE phénomène du moment. Dans une veine dystopique rappelant Hunger Games ou encore Battle Royale, la création de Hwang Dong-hyeok met habilement en scène des adultes endettés qui, pour s’en sortir, acceptent de participer à une compétition mystérieuse, dotée d’un prix de 45,6 milliards de wons (soit environ 33 millions d’euros).

Une étrange réapproppriation

Rapidement, ils vont découvrir que les épreuves qui doivent les départager sont directement inspirées par les jeux d’enfants, comme 1-2-3 soleil. A ce détail près qu’ici, celui qui bouge est descendu sur-le-champ, sous le regard horrifié de ses camarades. Cette juxtaposition de l’innocence ludique propre à l’univers enfantin et du sadisme adulte matérialisé par ce jeu de massacre participe indéniablement au malaise (et à l’attrait) produit par Squid Game. Quelque chose, dans ce télescopage, raconte les tourments de notre époque, où celui qui est instamment invité par le système à ne pas grandir finit immanquablement par payer au prix fort ce tropisme régressif.

Il vous reste 65.28% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.