« Prière de ne pas abuser » : la brutale remontée des souvenirs d’abus sexuels

Livre. Au départ, c’est l’histoire de « rien ». « Rien » puisque l’auteur ne sait le nommer, ni même l’envisager. Ça n’existe pas. En 2015, alors âgé de 48 ans, Patrick C. Goujon est professeur au Centre Sèvres, les facultés jésuites de Paris. Son travail lui plaît. Il se sent à sa place dans sa vie de prêtre catholique. Tout irait pour le mieux s’il n’était préoccupé par l’état de santé de sa mère. Et puis, il y a ces douleurs lancinantes, persistantes depuis l’enfance, qui décontenancent les médecins. « Des nœuds (…) incrustés dans mes muscles », que rien ne soigne.

Jusqu’à cette soirée d’automne où du néant surgit l’évidence. « Patrick, tu sais bien ce qui t’est arrivé », lui susurre une voix intérieure. Enfant, Patrick C. Goujon a été victime d’abus sexuels de la part d’un prêtre. Pendant des années, sa mémoire semble n’avoir gardé aucune trace de ces agressions, comme effacées du disque dur. Mais le corps est têtu.

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Ce corps, que l’auteur regrette d’avoir tenté de museler, ne demandait qu’à ce qu’il parle enfin. Patrick C. Goujon « ne [se] souvien[t] pas [s]’être décidé à [se] taire ». C’est juste que « la parole n’est pas venue ». Pour expliquer ces années d’amnésie, l’auteur ne parle pas d’oubli mais de déni. Or, « le déni n’oublie pas, il conserve, écrit-il. La souffrance ne disparaît pas, elle n’a pas où aller. Elle se tapit ; elle se terre. Le déni travaille : il fait grincer le corps entier. » Après la brutale remontée de ces souvenirs vient le doute – sont-ils réels ? – puis la honte et enfin la culpabilité – « Je n’ai rien dit, qu’avais-je donc à dissimuler ? En avais-je éprouvé du plaisir ? ».

« Joie paradoxale »

Dans une narration sobre, Patrick C. Goujon raconte le raz-de-marée provoqué par cette révélation. A la « joie paradoxale » de pouvoir mettre enfin des mots sur un mal enfoui, succède le vertige. Son identité telle qu’il l’avait conçue, le « récit fabuleux » de son enfance… Soudainement tout explose. Il doit faire face à cette nouvelle vérité, laide et crue. « J’ai dû apprendre à accueillir avec douceur l’indésirable. »

Pour rendre justice à l’enfant blessé, l’homme décide de parler. Il écrit à l’évêque du diocèse dont dépend le prêtre pédophile et porte plainte. Et de s’interroger : qu’est devenu ce prêtre ? Son comportement criminel était-il connu ?

L’auteur ne cache pas sa « rage » contre la surdité au sein de l’Eglise face aux cas de pédophilie. « Et pourtant, vous êtes prêtre aujourd’hui. Comment est-ce possible ? » La question, posée en aparté, vient d’un inspecteur de police. Patrick C. Goujon raconte le cheminement qui l’a amené à se faire ordonner, et pourquoi il l’est toujours aujourd’hui.

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