« Quand je prends ma voiture seul, je le vis comme un échec » : avec les missionnaires du covoiturage

Tentez l’expérience. Au pied d’un feu rouge, un petit matin de semaine, dans n’importe quelle ville de France. Une voiture, deux voitures, dix voitures patientent, en une file d’autant plus longue que se succèdent les SUV. Scrutez l’intérieur. Dans neuf d’entre elles, une seule personne – deux dans la dernière. Puis notez mentalement. Quarante places disponibles au minimum, une douzaine de tonnes d’acier en mouvement, pour onze humains transportés. Du domicile au travail, le taux d’occupation moyen des véhicules tourne autour de 1,1.

La voiture, ce plaisir solitaire qu’un nouveau mot est venu décrire, au début du millénaire : « autosolisme ». Ne le tentez pas au Scrabble. Il n’y est pas accepté. Personne ne souhaite entendre que pour les trajets quotidiens, l’auto en solo vaut règle générale. Ni, surtout, ressentir cette énième culpabilité écologique, celle du siège vide. Encore moins se porter volontaire, parmi mille Franciliens, pour ne jamais rouler seul durant dix mois – expérience qui devrait être lancée début 2022 par quatre acteurs de la mobilité, dont le groupe Renault.

Comme les embouteillages post-Covid et le prix de l’essence, les questionnements sur l’usage de la voiture augmentent

Stigmatiser la conduite en solitaire, voilà une nouvelle « marotte autophobe », s’agace à l’écrit Jacques Chevalier, qui conduit le site Web Auto Addict. Comme les embouteillages post-Covid, et le prix de l’essence, les questionnements sur l’usage de la voiture augmentent en effet. De ses pourcentages accusateurs, la statistique pointe : les transports comme premiers émetteurs de gaz à effet de serre en France (31 %), l’auto y contribuant à elle seule pour 16 % ; les 38 millions de voitures en circulation ; les 74 % d’actifs (18 millions de personnes) pétaradant sur le trajet domicile-travail, matin et soir, pour la plupart en tête-à-tête avec l’image d’eux-mêmes dans le rétroviseur.

La rationalité voudrait que l’on remplisse mieux les voitures pour diminuer leur nombre, et partant, la congestion et la pollution. Optimisation de l’usage, réduction de l’impact environnemental, rompez ! Et développez-moi ce covoiturage du quotidien ! Mais, mon général Environnement, c’est sous-estimer la force de l’habitude et l’attachement au prolongement sur roues du domicile privé (siège enfant, miettes de gâteaux et poils de chien inclus) vécu tout à la fois comme cocon protecteur, sas de décompression, garantie de souplesse et d’autonomie.

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« 37 % des ménages possèdent au moins deux véhicules, contre 32 % en 2004, précise Yoann Demoli, qui enseigne la sociologie à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Si la voiture est davantage utilisée par une personne seule, c’est qu’elle permet de résoudre une équation spatiotemporelle de plus en plus complexe. Les emplois du temps sont très contraints, désynchronisés au sein de la famille, l’habitation est éloignée du travail…  » Du coup, « même si le covoiturage est la meilleure solution à court terme, les gens n’en ont pas envie, résume Joël Hazan, expert mobilité au Boston Consulting Group (BCG). C’est le paradoxe de l’action collective : tout le monde y a intérêt mais personne n’a intérêt à jouer les missionnaires. »

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