« Quand la lumière décline », d’Eugen Ruge : écrire l’Allemagne de l’Est

Cet article est paru dans « Le Monde des livres » du 28 septembre 2012. Nous le publions aujourd’hui sur Internet alors que paraît un nouveau roman d’Eugen Ruge, « Le Metropol ».

« Quand la lumière décline » (In Zeiten des abnehmenden Lichts), d’Eugen Ruge, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Les Escales, 430 p., 22,95 €.

Il ne faut pas mépriser les idées de roman, qui passent parfois en rangs serrés et s’évanouissent comme si elles n’avaient jamais existé. Il faut en noter certaines : on ne sait jamais, cela peut servir. Pour preuve, à la fin des années 1990, un dramaturge allemand d’une quarantaine d’années, dont l’idée du moment ne tient pas en une seule pièce, pense à un roman. Mais Eugen Ruge n’est pas romancier. Mathématicien, il est venu au théâtre sur le tard – le roman, il se contente encore d’y réfléchir. Plus d’une décennie s’écoulera avant la sortie allemande en 2011 de Quand la lumière décline. Phénomène de librairie, encensé par la critique et récompensé par plusieurs prix, dont le très prestigieux Deutscher Buchpreis, son texte tombe juste, au moins autant qu’il sonne juste. Qu’on le croise à Berlin ou à Paris, en 2011 ou en 2012, Eugen Ruge a cependant toujours l’air un peu surpris. Ou rêveur. Comme s’il ne voulait pas trop y croire. Comme s’il voulait rester discret. Les 350 000 exemplaires vendus de son livre sont pourtant difficiles à cacher.

Roman familial, Quand la lumière décline est aussi un roman de son temps, à tous points de vue. Sur trois générations, la famille Umnitzer dit une certaine histoire allemande, qui passe même par le Mexique et la Sibérie, et dont l’année 1989 constitue l’aboutissement et le renversement. Intellectuels et militants communistes (avec plus ou moins de ferveur), les Umnitzer vivent le déclin de la République démocratique d’Allemagne. La lumière de l’utopie faiblit et disparaît. « D’une génération à l’autre, développe Eugen Ruge, c’est comme si ils y croyaient de moins en moins, sans pour autant anticiper l’effondrement des idéaux communistes. » Alors que le grand-père métallo est un membre émérite du Parti, son petit-fils passe à l’Ouest en 1989, quelques jours avant la chute du Mur. Né en Russie en 1954, poussé par un père historien vers les mathématiques (« C’est une chose sur laquelle l’idéologie n’a pas de prise »), Eugen Ruge ressemble justement beaucoup à Sacha, le petit-fils Umnitzer. Jusqu’à ce cancer qu’on diagnostique au personnage dans les premières pages, et qui le pousse à partir seul au Mexique, en 2001, sur les traces de ses grands-parents paternels.

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