« Quand l’art dérange », sur Arte : l’art de l’engagement et l’engagement de l’art

L’artiste chinois Ai Weiwei, arrêté puis contraint à l’exil, utilise sa notoriété pour dénoncer, notamment, le sort fait aux migrants.

ARTE – MERCREDI 2 JUIN À 22 H 25 – DOCUMENTAIRE

Dans un documentaire en trois parties de 55 minutes, chacune programmée sur Arte à partir du mercredi 2 juin, les réalisateurs allemands Nicola Graef et Jörg Jung interrogent les rapports entre art et société à travers trois angles : « Pouvoir et politique », « Foi et religion », « Féminisme et genre ». Y sont sollicités des artistes biens connus, comme Ai Weiwei, autrefois chéri du régime de Pékin avant d’avoir le malheur ou le courage de mettre en exergue les failles du gouvernement dans le traitement d’une crise provoquée par un tremblement de terre meurtrier. Arrêté, puis contraint à l’exil, il utilise désormais sa notoriété pour dénoncer, notamment, le sort fait aux migrants.

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D’autres, comme Santiago Sierra, sont entourés depuis longtemps d’un parfum de scandale. Il a, par exemple, embauché aux Etats-Unis des gens dont le travail consistait à soutenir des sculptures sur leurs épaules. Ils étaient pour cela payés au salaire minimum : les candidats furent pour la plupart des sans-logis, en majorité noirs, une manière pour l’artiste de dénoncer la paupérisation des Afro-Américains.

Plus radicale encore fut son installation, dans une synagogue allemande, d’une chambre à gaz que l’on visitait muni d’un masque à oxygène. La communauté juive s’en est émue, en obtenant la fermeture au bout de deux jours. Commentaire de l’artiste : « Un sujet d’une telle gravité, la mort de 6 millions de juifs, nécessite d’être traité avec une intensité tout aussi insupportable… »

« Peut-on encore parler d’art ? », demandent fort justement les documentaristes. Si, selon une définition philosophique, l’art est ce qui donne des mondes à penser, la réponse est peut-être oui. D’autant plus que ces performances sont relayées par des institutions conçues pour des expositions. C’est d’ailleurs ce qui heurte une militante écologiste, venue dans un centre d’art récupérer, à l’invitation de l’artiste Andrea Bowers, du matériel destiné à occuper une forêt promise à un défrichage total : « Les exposer dans un musée les rend stériles », dit-elle.

Immensité du sujet

Intitulé Quand l’art dérange, le documentaire souffre de l’immensité de son sujet. Il aurait pu en faire l’histoire, mais elle est bien longue : le premier tableau d’opposition à un régime politique est Le Radeau de la Méduse, de Géricault, exposé en 1819 ! Même en resserrant le propos sur les manifestations les plus récentes, le domaine reste trop vaste et l’efficacité des films en pâtit. La Russie à elle seule aurait mérité qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour montrer que l’art politiquement engagé contre le pouvoir n’est pas né avec les Pussy Riot, mais relève d’une longue tradition.

Certes, du passé, les documentaires ne font pas table rase, quelques figures historiques sont évoquées, comme Joseph Beuys et surtout le vénérable Hermann Nitsch, 82 ans, cofondateur de l’actionnisme viennois, dont on dégustera – ou vomira – les dégoûtantes performances sanguinolentes.

Reste que l’actualité se charge de rappeler que ces artistes risquent de payer cher leur engagement. Après leur action spectaculaire et sacrilège en 2012 dans la cathédrale du Christ-Sauveur en Russie, les Pussy Riot furent condamnées à deux ans de prison. Et l’une d’entre elles, Veronika Nikoulchina, vient d’être de nouveau arrêtée, le 7 mai, à Moscou. Elle n’a rien fait de particulier, mais on craignait qu’elle ne tente de perturber les cérémonies militaires du 9 mai. Le commentaire d’une de ses anciennes comparses prend donc ici tout son sens : « Face aux armes, on ne peut pas faire grand-chose. Mais ce peu de chose est intéressant ! »

Quand l’art dérange, documentaire de Nicola Graef et Jörg Jung (All., 2020, 3 × 55 min). Disponible sur Arte.tv, jusqu’au 1er juillet.