« Quatre heures, vingt-deux minutes, dix-huit secondes », de Lionel Shriver : de si fringants sexagénaires

Coureur âgé franchissant la ligne d’arrivée.

« Quatre heures, vingt-deux minutes, dix-huit secondes » (The Motion of the Body Through Space), de Lionel Shriver, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Gibert, Belfond, 384 p., 22 €, numérique 14 €.

Que les lecteurs adeptes de la course à pied ne le prennent pas mal. Mais. Pourrait-on imaginer, a priori, objet de roman plus ennuyeux que cette activité et ses variations plus ou moins extrêmes, au cœur de Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, de Lionel Shriver ? Cependant, qui a déjà lu l’écrivaine américaine sait quel usage narratif brillant elle sait faire du sport, de ce qu’il révèle des êtres – folie de la compétition, mauvaise foi, obsessions… On se souvient de la maestria avec laquelle elle s’était appuyée sur le tennis dans Double faute (Belfond, 2010), pour écrire le roman le plus précis, honnête, violent (et, comme toujours avec elle, tellement drôle et retors) qu’on ait pu lire sur la rivalité dans le couple, cet impensé de l’amour – plus encore sans doute quand le livre est paru aux Etats-Unis, en 1997.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Lionel Shriver : « Je refuse qu’on me dicte ce que je peux ou non écrire »

Du reste, Quatre heures…, ce nouvel ouvrage étincelant d’esprit et de vivacité, entretient de nombreuses résonances avec ce prédécesseur. Mais là où les protagonistes de Double faute étaient des joueurs de tennis d’une vingtaine puis d’une trentaine d’années, dont l’histoire suivait le cours de leurs matchs et classements respectifs, ceux, fringants sexagénaires, qu’elle nous propose aujourd’hui devraient être sortis de la course à la performance athlétique. La femme, Serenata, s’est toute sa vie soumise, non sans une taiseuse fierté, à un jogging quotidien. Son mari, Remington, s’est, lui, toujours tenu à prudente distance de la moindre activité physique. Et c’est au moment où Serenata se trouve privée de sa pratique sportive historique par une arthrose au genou que ce préretraité (contre son gré, on y reviendra) se pique de courir un marathon et, ensuite, un absurde triathlon. La vie à deux sur le long terme, même dans le plus harmonieux des ménages, ne va probablement pas sans un brin de perversité.

Le goût des personnages difficiles à aimer

Une perversité qui est typiquement un ressort fait pour Lionel Shriver, laquelle s’en donne à cœur joie pour décrire la bataille secrète que les époux se livrent, la distension de leur lien, la disparition entre eux de l’ironie, qui était, plus que leur mode de communication, leur socle. L’écrivaine, née en 1957, possède une tendance prononcée à s’attaquer à tout ce qui traduit nos petitesses et nos misérables secrets. Aux sentiments que l’on sait devoir enfouir au fond de soi tant ils ne nous grandissent pas ou nous condamnent, aux émotions mesquines qui nous traversent ou nous agissent. Elle a le goût des personnages difficiles à aimer – qui n’en deviennent, au bout du compte, que plus chers au lecteur.

Il vous reste 65.39% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.