« Que de baisers perdus… », de Cécile Plantié : les amants de la Grande Guerre

Léon Plantié, à Agen, en 1902.

« Que de baisers perdus… La correspondance intime de Léon et Madeleine Plantié (1914-1917) », de Cécile Plantié, préface de Clémentine Vidal-Naquet, Presses universitaires de Bordeaux, « Mémoires vives », 520 p., 33 €.

A l’origine de Que de baisers perdus…, il y a une injonction du soldat Léon Plantié à son épouse, Madeleine : « Je sais que tu gardes mes lettres mais je viens te les recommander encore et te dire de bien les conserver. » On est le 28 novembre 1915. L’espoir d’une guerre courte a disparu. Comme pour tant d’autres familles, c’est la correspondance qui, palliant l’absence, matérialise le lien conjugal et l’espoir de se revoir. Et ces lettres précieusement conservées deviennent le support du souvenir et du deuil. Léon est tué le 16 août 1917 au Chemin des Dames. Plusieurs fois tentée de brûler ces centaines de missives échangées entre eux depuis le début du conflit, Madeleine les a finalement gardées, et transmises après son remariage, jusqu’à ce que l’arrière-petite-fille du couple s’en empare pour les éditer.

Cécile Plantié, jointe par « Le Monde des livres », se souvient de la maison familiale et de cette « vieille armoire, de ces armoires qu’on n’ouvre pas. Il y a encore le linge de mon arrière-grand-mère, qu’elle a reçu en dot, et qui n’a jamais servi ». C’est là, dans des boîtes en carton, soigneusement rangées par ordre chronologique, que la professeure de français au collège a retrouvé les traces de leur amour à la fois brisé et exalté par le conflit. Paysans lot-et-garonnais, Madeleine et Léon s’étaient mariés en 1909. Leur fils avait tout juste 10 mois quand la guerre a éclaté. Mobilisé, mais trop âgé pour être versé dans un régiment d’active – il était né en 1878 –, et affecté à des travaux manuels plutôt qu’au combat, Léon a longtemps pensé échapper au danger. Mais pas au manque, ni à la douleur d’une solitude imprévue.

« 1e je te mettrer au lit avec moi, et 2e je te mangerer de baisers »

Lettre après lettre, il dit à Madeleine son amour, sa frustration, son désir, exècre la guerre qui les sépare. Un désarmant étalage de ses sentiments les plus vifs qui, cent ans plus tard, intrigue et décontenance à la fois Cécile Plantié. « Quand j’ai découvert ces lettres, explique-t-elle, j’étais mal à l’aise, c’était comme si l’on entrait dans la boîte aux lettres de quelqu’un, c’est intime. Ce qui m’a le plus surprise, c’est la relation entre Léon et Madeleine : trois ans d’écriture, et trois ans d’un amour intense, revivifié en permanence. Où on dit qu’on s’aime. Moi, je suis fille de paysans, j’avais dans l’idée que dire l’amour, raconter l’amour, avouer son amour était quelque chose de bourgeois. Découvrir, si proche, une relation où ils osaient à ce point se dire qu’ils se manquaient, ce à quoi ils tenaient, ça m’a vraiment surprise. »

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