Rebecca Elson, l’astrophysicienne qui rimait

Le livre. Il en va de certains destins comme des supernovae, ces étoiles géantes qui explosent dans un flash intense mais qu’on n’aperçoit paradoxalement qu’après leur disparition, tant leur lumière a mis de temps à nous parvenir. Ainsi l’astrophysicienne canadienne Rebecca Elson n’apparut-elle vraiment au monde qu’en 2001, deux ans après son décès d’un cancer à l’âge de 39 ans, grâce à la publication du seul et unique recueil de poésies qu’elle composa, A Responsibility to Awe. Vingt ans plus tard, il est enfin traduit en français, par Sika Fakambi, sous le titre Devant l’immense.

On ne saurait trop dire si Rebecca Elson était une astrophysicienne qui rimait ou une poétesse qui comptait les étoiles, et peu importe dans le fond. Comme elle l’expliqua dans un court texte autobiographique, De pierres en étoiles, science et poésie s’emmêlaient depuis son plus jeune âge. La jeune Rebecca écrivait des poèmes à l’arrière du camping-car où son géologue de père transbahutait les siens pour des expéditions estivales consacrées à la recherche d’anciennes plages préhistoriques ou à l’étude de tel ou tel glacier. Chez elle, la science était comme un second langage pour décrire le monde et la jeune fille s’imaginait parfois en primatologue comme Jane Goodall, en paléoanthropologue comme Louis Leakey ou en exploratrice des océans comme le commandant Cousteau.

Les pulsations du monde

Jusqu’à ce que le ciel lui tombe sur la tête et que Rebecca Elson se prenne de passion pour l’astronomie. Mais le microcosme de l’astrophysique, âprement masculin, qu’elle découvrit au prestigieux Institut d’études avancées de Princeton (New Jersey), décrit comme « une forteresse d’hommes », l’étouffa et sa bouffée d’oxygène lui vint d’un club de poésie. Elle fusionna ses deux amours, le rationnel et le poétique, dans les questionnements qui surgissent face à la nuit et à l’infini. L’étoile devient un être familier dans l’intimité de l’observatoire : « Elle est là, si proche/ Tu pourrais presque/ Passer ta main/ Sur son ventre/ Sentir sa chaleur vestigiale/ Ses longues, lentes courbes/ Chaque mamelon scintillant/ Où tète une planète. »

Les poèmes de Rebecca Elson n’évoquent pas que le ciel. Elle scrute la nature tout comme, enfant, elle examinait les cailloux qu’elle ramassait pour son père ; elle traque les pulsations du monde, dans les guimpes de nonnes qui claquent au vent ou dans le désir de pluie d’un arroyo à sec ; elle retranscrit les questions que les enfants posent sur ce qui nous entoure ; elle se met à la place du cerf-volant (peut-être est-ce lui « qui s’amuse le plus », tout là-haut…). Econome de mots, mais précise, parfois aux franges du haïku ou du memento mori, car, malade, elle sait que sa mort rôde. Le dernier poème du recueil commence ainsi : « Quelquefois en antidote/ A la peur de la mort,/ Je mange les étoiles. » Non pas que les astres garantissent l’éternité, mais pour se souvenir qu’ils sont ressuscités en nous, nous, poussières d’étoiles.

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