Réduire ou augmenter la dépense publique entre deux crises ? Un dilemme délicat

Analyse. L’idée n’est pas assumée officiellement dans le champ politique. Mais elle circule, notamment à Bercy : nous vivrions en moyenne une crise économique tous les dix ans. Certains conseillers l’intègrent déjà dans leurs argumentaires politiques, pour justifier de la nécessité de commencer à réduire la dépense, dès que la situation sanitaire (et électorale) le permettra. Motif affiché : il faut préparer la prochaine crise.

« Quand on a eu à faire face à une crise aussi importante, on a été bien contents d’avoir les moyens dans la caisse, rappelait le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, devant la presse, le 22 septembre, lors de la présentation du budget pour 2022. Maintenant, il faut renflouer les caisses pour faire face, demain ou après-demain, à une éventuelle nouvelle crise (…) avec la même efficacité, avec la même crédibilité. »

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Une crise tous les dix ans ? Cette idée trop empirique fait bondir certains économistes. « Ce n’est pas en tirant une droite entre deux points d’observation qu’on a un raisonnement », s’indigne l’un d’eux. De fait, la crise liée au Covid-19 en 2020 intervient un peu plus de dix ans après celle des subprimes, matérialisée par la faillite de Lehman Brothers en 2008, qui venait elle-même environ dix ans après le crash de la bulle Internet au tournant des années 2000, ou après la crise asiatique de 1997. En remontant encore, on trouve la crise des « junk bonds » (« obligations pourries ») de 1987, qui fit disparaître quelques caisses d’épargne américaines, et, encore avant, les deux chocs pétroliers des années 1970.

Outils de veille économique

Etonnamment, la recherche académique tend plutôt à valider ce que les faits donnent à observer. Dans une série de travaux menés sur plusieurs dizaines de pays et pendant plus d’un siècle, l’économiste américain Barry Eichengreen a constaté que les crises surviennent bien tous les dix ans en moyenne, à quelques années près. « Ce qui ne veut pas dire que la prochaine crise arrivera dans dix ans », prévient toutefois l’un de ses coauteurs, l’économiste Michael Bardo.

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Ce dernier observe également que les crises sont de plus en plus onéreuses pour les Etats, depuis que ces derniers ont appris qu’intervenir coûtait paradoxalement moins cher à la collectivité que s’abstenir de le faire. Selon l’Institut de la finance internationale (IIF) et la Deutsche Bank, la dette publique mondiale représente ainsi 105 % du PIB de la planète en 2021, contre 58 % en 1995, et 20 % dans les années 1970.

Dès lors, les services de Bercy ont-ils raison de se préparer à devoir rejouer, dans dix ans, une nouvelle séance de « quoi qu’il en coûte » – une formule inventée lors de la dernière crise par le banquier central Mario Draghi ? Sans doute : pour les Etats comme pour les régulateurs, prévenir les crises est plus difficile que les résoudre. Les organisations internationales ont bien tenté de mettre en place des outils de veille économique pour détecter les signaux faibles, comme le fait le FMI, avec un succès modéré.

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