Rencontre avec « la pire personne au monde » : Renate Reinsve, actrice dans le doute

L’actrice Renate Reinsve, photographiée à Cannes (Alpes-Maritimes), le 8 juillet 2021.

« Je ne sais toujours pas clairement qui est Julie, mon personnage. Ni qui je suis… » Inconnue jusqu’ici – en dehors du cénacle des théâtres norvégiens –, Renate Reinsve, 33 ans, Prix d’interprétation féminine à Cannes pour son rôle dans Julie (en 12 chapitres), de Joachim Trier, reçoit, par visioconférence, dans la maison tout en bois du XVIIe siècle, au cœur d’Oslo, qu’elle a rachetée une bouchée de pain il y a six ans à un marchand en faillite. Elle sourit. « Personne n’en voulait à part moi. J’étais seule à l’époque et verte de peur. Pendant que tous mes copains allaient faire la fête, je me suis retrouvée sur YouTube à regarder de longs documentaires super ennuyeux sur comment réparer sa maison… »

Eblouie par la demeure de Bergman où elle venait de tourner un court-métrage pour son ami Halfdan Ullmann Tondel, petit-fils du réalisateur suédois, l’actrice a pratiquement tout rénové – mis à part la reprise de la structure – elle-même. Au point que, fatiguée par le théâtre et déçue par la pauvreté de ce qu’on lui proposait au cinéma, elle projetait d’en faire son métier : menuisière. « Tout est un peu de guingois, mais ça m’a donné fierté et force, c’était reposant par rapport au chaos émotionnel que représente le fait de jouer. » Elle se mime bricolant : « Alors ça, c’est ici, et ça là… très méditatif. »

« Syndrome d’imposture »

Dans son pull de grosse laine, la jeune femme a la parole précise, le regard concentré, le geste doux. Souvent, comme Julie, son personnage, elle rougit. Et comme pour Julie – la « pire personne au monde », si on en croit l’ironique titre original du film (Verdens verste menneske) –, elle semble capable de prendre toutes les tangentes. « Vous avez entendu parler du paradoxe du choix ? Dans notre monde, l’étendue des possibilités est si vaste qu’on peut vite se sentir perdu, triste et solitaire. »

C’est précisément à ce moment-là, alors qu’elle s’apprête à déserter les plateaux, que Joachim Trier entre en scène. Le réalisateur, qui l’avait recrutée une première fois il y a dix ans, alors qu’elle était encore à l’école de théâtre, pour Oslo, 31 août (une seule scène mais neuf jours de tournage pour attraper la lumière du matin), est persuadé qu’elle a l’étoffe d’une star. « Sur le plateau, à l’époque, il me disait : tu dois faire un premier rôle, se souvient l’actrice. Moi, je me marrais, je disais oui, oui, et je répétais la seule ligne de texte que je devais dire : “Let’s go party !” » Quelques années plus tard, voyant qu’aucun rôle digne d’elle ne vient, Joachim décide de lui écrire ce film.

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