Rencontres RH : Le nouveau dispositif de reconversions professionnelles « Transco » suscite curiosité et scepticisme

« Les transitions collectives devraient nous permettre d’accueillir une centaine de CDI en 2021 puis 200 à 400 par an en rythme de croisière sur le métier d’aide-soignant », se félicite Nadège Plou, la DRH de Korian, grand témoin des Rencontres RH qui se sont tenues à Paris le mardi 1er juin. Le rendez-vous de réflexion mensuel sur l’actualité du management organisé par Le Monde, en partenariat avec Manpowergroup, était consacré au premier retour d’expériences sur le dispositif « Transitions collectives » lancé en plein contexte Covid et encore mal connu des employeurs. Pour Nadège Plou, « on est aux prémices d’une initiative qui redonne la main aux entreprises et permet d’établir des passerelles inattendues entre les métiers, d’hôtesse de caisse à aide-soignant par exemple ».

Le sujet mobilise encore peu les DRH. Lorsque, en janvier, l’Association nationale des DRH (ANDRH) a interrogé ses quelque 5 000 entreprises membres sur ce qu’on appelle désormais les « Transco », « 64 % des répondants ont indiqué ne pas être concernés. La plupart des entreprises ne connaissent pas encore ou connaissent mal le dispositif », reconnaît la vice-présidente de l’association, Laurence Breton-Kueny.

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Annoncé par le ministère du travail à l’automne 2020 et lancé à la mi-janvier, il s’agit d’un nouveau mode d’accompagnement des reconversions professionnelles organisé par accord d’entreprise entre les sociétés qui suppriment des emplois et celles qui ne trouvent pas de candidats, sur la base d’un appel à manifestation d’intérêt. 98 projets ont ainsi été élaborés au sein d’une région, dont 15 en Auvergne-Rhône-Alpes et 5 en Bretagne, ou dans un secteur d’activité ou une filière professionnelle. 46 projets sont ciblés sur les territoires d’industrie. Les entreprises qui ont un PSE en cours sont exclues du dispositif pour éviter les effets d’aubaine. Sodexo et Accor, initialement mis sur les rangs, sont rapidement sortis du dispositif.

Pour des profils différents

Coconstruit avec les partenaires sociaux, le dispositif vise à faciliter les reconversions professionnelles des salariés dont les emplois sont fragilisés, voire menacés de disparition par l’évolution du tissu économique, la mutation des métiers ou la transformation numérique, afin qu’ils se positionnent vers des métiers porteurs localement, répondant ainsi aux besoins non satisfaits d’autres entreprises dans un même bassin d’emploi. « Malgré 26 000 salariés en France – aides-soignants, médecins, infirmiers et métiers de bouche , il n’y a pas assez de personnes formées dans nos métiers en France, illustre Nadège Plou. Historiquement, on s’appuyait sur la validation des acquis de l’expérience et l’apprentissage, on a ainsi 500 apprentis aides-soignants en 2021. Mais il était devenu essentiel pour nous de faire les ponts entre les entreprises pour organiser les transitions professionnelles ».

Le groupe Korian, spécialisé dans les Ehpad et les résidences pour les seniors a initié deux projets en 2021 : un avec l’entreprise Derichbourg pour 25 salariés et l’autre avec Monoprix pour 62 personnes. « Volontaires, les salariés relèvent du statut de la formation professionnelle et continuent à être payés par l’entreprise sortante. La formation peut atteindre 24 mois. La rémunération est prise en charge par l’Etat, partiellement ou totalement selon la taille de l’entreprise. Un organisme paritaire AT Pro contrôle la validité des dossiers et verse les financements », explique-t-elle.

Le dispositif Transco est complexe et dépend de multiples partenaires (les régions, les directions régionales de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités, les entreprises et les partenaires sociaux), mais il est mieux conçu que son prédécesseur, la gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences (GPEC) territoriale, estime Dominique Brard qui y croit.

Pour la directrice générale de Talent Solutions de ManpowerGroup, « depuis la GPEC territoriale, le pouvoir des régions est plus fort et la maturité des entreprises plus grande. Le dispositif des Transitions collectives exige d’inscrire dans un accord d’entreprise la liste des métiers fragilisés. Pour les employeurs, il faut avoir le courage de l’écrire, et de l’entendre pour les partenaires sociaux. Mais Transco va permettre d’éviter les plans sociaux. Les gens ne sont pas mobiles. Il faut organiser la mobilité professionnelle dans un même bassin d’emploi. Et même s’il n’y a que 20 CDI à la fin, ce sont 20 personnes sauvées sur des métiers vitaux ».

Quid des métiers en transformation ?

De sa petite PME de sécurité, le DRH de Panthera, Alexis Berthel est à la fois intéressé et sceptique. « Pourquoi proposer une reconversion seulement en externe ? Notre problématique, c’est le recrutement. On est à l’affût de tous les dispositifs qui nous permettent d’embaucher, et on a des besoins de transformation de métiers en interne. »

Le dispositif Transco « ne répond pas à la problématique de transformation des métiers en interne liés à la Data que les entreprises de taille moyenne n’ont pas vraiment les moyens d’organiser, renchérit Laurence Breton-Kueny. Il cible les métiers fragilisés, mais notre enjeu actuel, ce sont les nombreux métiers en transformation ». « Le texte évolue en permanence », répond Nadège Plou. Mais pour la vice-présidente de l’ANDRH, également DRH d’Afnor, Transco soulève encore de multiples interrogations : « Pourquoi les CDD ne sont pas concernés ? Est-ce que le remboursement de l’Etat arrive rapidement ? »

Les invités du 1er juin

Ont participé aux Rencontres RH du 1er juin : Alexis Berthel, DRH de Panthera ; Dominique Brard, directrice générale Talent Solutions de ManpowerGroup ; Laurence Breton-Kueny, DRH d’Afnor et vice-présidente de l’ANDRH ; Manon Enoc, DRH d’Acoustic Group ; Emmanuelle Germani, DRH de Kaporal et présidente de l’ANDRH Provence ; Hélène Pauvert, directrice marketing Manpower ; Nadège Plou, DRH du groupe Korian ; Anne Rodier, journaliste, Le Monde ; Gilles van Kote, directeur délégué, Le Monde.

« Le point fort est la régionalisation, mais je crains un dispositif à deux vitesses au profit des grands groupes, complète Emmanuelle Germani, DRH du groupe Kaporal. Au niveau local, il est très peu connu et les DRH recourent plus volontiers aux contrats de sécurisation professionnelle qu’ils connaissent bien. Tout l’enjeu de Transco va être de faire comprendre l’intérêt du dispositif aux ETI et aux PME », conclut-elle.