« Rendre à l’énergie sa matérialité dans le paysage est un enjeu fondamental de la transition écologique »

Un champ d’éoliennes, près de Villeveyrac (Hérault), le 1er juin 2021.

En cet été 2021, le changement climatique a fait son entrée fracassante dans l’ère de la visibilité. De juin à août, le déferlement de catastrophes climatiques à travers la planète fut continu : les ouragans Henri et Grace ont frappé les côtes américaines et mexicaines, des inondations sans précédent ont submergé la Chine, le Tennessee, l’Allemagne et la Belgique, et pas un jour ne s’est écoulé sans qu’un incendie n’embrase la Californie, l’Amazonie et l’ensemble du bassin méditerranéen.

Soudainement si visible et évidente, l’urgence se manifeste plus clairement que jamais, comme un précipité sur une saison de la séquence des vingt dernières années. Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), au mitan de l’été, est venu donner à ces émotions un fondement rationnel.

L’entrée dans l’ère de la visibilité est angoissante pour tous. La peur d’être victime, la culpabilité de ne pas avoir agi, et l’impuissance face à l’ampleur de la tâche s’installent. Cela peut mener à la paralysie, comme tout phénomène de peur. Or, au milieu de ce brasier, il y a une occasion politique à saisir. Elle consiste à répondre à la visibilité angoissante du changement climatique par la visibilité rassurante de la production énergétique.

Il se trouve en effet que nous avons vécu ce dernier siècle une parenthèse historique au cours de laquelle l’énergie était déracinée, invisible. De la maîtrise du feu jusqu’au début du XXsiècle, la production énergétique fut ancrée dans les paysages. L’énergie animale avait ses externalités visuelles et olfactives, on atteignit en France 100 000 moulins à vent en 1841, et la machine à vapeur avait son univers visuel et sonore bien particulier.

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Mais au XXsiècle, tout change. Le pétrole d’Arabie et du Texas délocalise et invisibilise la production d’énergie. La consommation d’énergie explose, mais son empreinte visuelle sur le territoire diminue. Dès les années 1970, le plan Messmer substitue aux 880 mines de charbon 18 centrales nucléaires, et achève l’invisibilisation de la production énergétique. Cette invisibilisation était tentante, mais illusoire.

Irresponsabilité fondamentale des usages

Lorsque les ressources sont invisibles, leurs limites le sont également. Au cours des soixante-dix dernières années, l’invisibilisation de l’énergie est allée de pair avec sa disponibilité vécue comme totale. Pour la première fois dans l’histoire, l’homme avait accès en un geste à des quantités d’énergie extraordinaires. De là une irresponsabilité fondamentale des usages, l’énergie devenant presque abstraite et immatérielle. Cette abstraction a dissimulé notre contribution au dérèglement climatique, a rendu difficile la prise de conscience et la mise en place de nouveaux usages économes.

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