« René Carmille, un hacker sous l’Occupation », sur Public Sénat : statistiques, résistance et zones d’ombre

René Carmille (1886-1945) est le fondateur (en 1942) de l’Ecole nationale de la statistique, dont est diplômée Youssr Youssef, réalisatrice du documentaire sur ce haut fonctionnaire du régime de Vichy.

PUBLIC SÉNAT – SAMEDI 6 NOVEMBRE À 21 H 00 – DOCUMENTAIRE

A l’origine de ce documentaire, une question que s’est posée Youssr Youssef, fraîchement diplômée de l’Ecole nationale de la statistique : René Carmille (1886-1945), fondateur de cette école en 1942, développeur visionnaire de la mécanographie (l’ancêtre de l’informatique), inventeur du numéro unique de sécurité sociale, était-il un homme bien ?

Personne, à l’école, n’avait abordé le sujet. Comme si l’héritage était trop lourd à assumer. Autrement dit, ce polytechnicien, spécialiste de l’organisation de l’armée devenu haut cadre dans l’administration de Vichy, mort en déportation à Dachau, a-t-il fait profiter la Résistance de ces innovations ou a t-il aidé le régime de Vichy à ficher les Juifs ?

Comme le résume l’historien Tal Bruttmann, l’un des nombreux témoins interrogés dans ce documentaire alternant images d’archives, scènes reconstituées et… échanges de textos entre Youssr et deux camarades de l’école : « On a affaire, avec Carmille, à quelqu’un qui ressemble à une myriade d’autres hauts fonctionnaires, qui n’a pas eu de problème, dans les premiers temps, pour appliquer une politique totalement anormale en regard de l’histoire de France. Quelqu’un qui, en 1941 et en 1942, fait valoir la qualité de son service, son savoir-faire, et essaie de montrer à quel point il est utile à l’Etat. A partir de 1943, c’est une autre histoire… »

Eclairage historique bienvenu

A l’heure où l’utilisation des données personnelles représente un enjeu majeur pour les démocraties, ce portrait de René Carmille apporte un éclairage historique bienvenu. Elevé en Dordogne par un couple d’instituteurs, engagé dans l’artillerie en 1908, cet homme cultivé, à la fois intellectuel et expert, deviendra après la défaite de 1940 cadre dans l’administration de Vichy.

A la tête du nouveau Service national des statistiques (qui deviendra l’Insee en 1946), Carmille a un plan en tête : profiter des millions de données à sa disposition pour les détourner et sélectionner des centaines de milliers de soldats potentiels afin de constituer une armée de la revanche. Mis au courant, Pétain laisse faire.

Contacté en janvier 1943 par un réseau de résistance, Carmille va alors définitivement basculer du bon côté

Installé à Lyon, en zone libre, le service est une grosse administration d’un millier d’employés, dotée d’un gros budget. Faire acte de résistance à travers la maîtrise de la technologie ? C’est, semble t-il, ce que fait Carmille… tout en proposant en 1941 ses services à Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives. Résistant et vichyste à la fois ?

Lorsque Lyon, comme le reste de la zone libre, est occupé en novembre 1942, Carmille espère que Pétain va réagir et entrer en résistance, d’autant que son plan secret de mobilisation est prêt. Peine perdue. Contacté en janvier 1943 par un réseau de résistance, Carmille va alors définitivement basculer du bon côté. Arrêté par la Gestapo en février 1944, déporté, il mourra du typhus à Dachau en janvier 1945.

René Carmille, un hacker sous l’Occupation, documentaire de Youssr Youssef (Fr., 2021, 52 min). Disponible en replay sur Public Sénat.