« René Maran, le premier Goncourt noir », sur France 3 : un précurseur méconnu de la négritude

L’écrivain René Maran, dans les années 1940.

FRANCE 3 – JEUDI 14 OCTOBRE À 23 H 50 – DOCUMENTAIRE

Qui connaît René Maran ? Albin Michel, et c’est heureux, car l’homme mérite qu’on le commémore. Cent ans après sa parution initiale, l’éditeur remet en vente, augmenté d’une préface d’Amin Maalouf, son premier roman, Batouala (272 p., 17,90 €), couronné le 14 décembre 1921 par le prestigieux prix Goncourt. Un événement, car c’est la première fois qu’apparaît au palmarès de l’Académie un écrivain noir.

Enfant, René Maran, né à Fort-de-France d’une famille guyanaise en novembre 1887, placé en internat à Talence (Gironde) par son père administrateur colonial, conjure sa solitude dans les livres. Il se veut Rimbaud et adopte Marc Aurèle comme maître à penser. Il se lie d’amitié avec un autre exilé, le Guyanais Félix Eboué (1884-1944), puis, plus tard à Paris, avec l’écrivain Manoël Gahisto (1878-1948), qui jouera un rôle capital dans l’édition de Batouala – c’est lui qui apporte le manuscrit à l’écrivain Henri de Régnier pour qu’il soit édité, puis le livre chez les Goncourt en vue du prix –, il en est remercié, dédicataire du roman.

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S’il publie dès 1909 quelques poèmes dans une revue lilloise, repris en recueil, René Maran se consacre dès 1912, sur ses traces de son père, à l’administration d’outre-mer en Afrique centrale, où il espère prolonger l’action civilisatrice de son héros Savorgnan de Brazza (1852-1905), fort de l’enseignement des Lumières. Il découvre l’indignité ordinaire des colons en place, ignares, arrogants et cruels, qui s’abîment dans l’alcool et l’inaction. Lui dont les idéaux se fissurent constate qu’il n’a pas sa place, rejeté des uns comme administrateur colonial noir d’une autorité blanche, des autres par un racisme primaire.

Préface abrupte

Ne reste que la littérature pour s’inventer une place. Maran mettra six ans à traduire en un « véritable roman nègre » (sous-titre de Batouala) ce qu’il avait « là-bas entendu, à y décrire ce qu’[il avait] vu ». On imagine le ton et la crudité du constat qui, s’il ne dénonce pas le fait colonial, en épingle sans aménité les abus, les dysfonctionnements et la philosophie dévoyée.

Quand, contre toute attente, le roman est couronné par le prix Goncourt, en 1921, c’est la stupeur. Loin des lauriers récoltés par Henri Barbusse (1916 pour Le Feu), Georges Duhamel (Civilisation, en 1918) ou Marcel Proust (A l’ombre des jeunes filles en fleurs, en 1919), le sacre de Batouala, qui a distancé Pierre Mac Orlan (La Cavalière Elsa) et ne l’a emporté que grâce à la voix double du président Gustave Geffroy sur Jacques Chardonne (L’Epithalame), est déjà un choc.

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Mais la préface abrupte du roman primé crée un scandale retentissant. Taxé de mensonge, Maran est sommé de démissionner pour ce coup bas porté à l’investissement colonial. S’il abandonne de lui-même son poste en 1924 pour se consacrer à son œuvre littéraire, il a semé une graine utile, à lire les témoignages à venir d’André Gide, allant au Congo puis au Tchad, et d’Albert Londres voyageant du Sénégal au Congo.

Reste que si Césaire et Senghor, pères de la « négritude », reconnaîtront leur dette envers Maran, le Martiniquais Frantz Fanon critiquera, en 1952, un engagement qu’il trouve trop frileux. Et quand Maran meurt, en 1960, au moment où l’empire s’effondre, il est déjà oublié. Le sage documentaire répare ce dommage même si lui aussi, en déplorant qu’on ne s’intéresse pas à l’ensemble de l’œuvre de Maran, n’en dit mot. Dommage.

René Maran, le premier Goncourt noir, documentaire de Fabrice Gardel et Mathieu Weschler (Fr., 2021,52 min). France 3 et La1ere.fr, offre numérique outre-mer de France Télévisions.