« Rien ne t’appartient », de Nathacha Appanah : le mal qu’on fait aux filles

L’écrivaine mauricienne Nathacha Appanah, à Caen, en 2015.

« Rien ne t’appartient », de Nathacha Appanah, Gallimard, 160 p., 16,90 €, numérique 12 €.

L’appartement a disparu sous un monstrueux désordre. Il y en a partout. Rien que dans le salon, on trouve de la vaisselle sale vaguement empilée, avec des reliefs de repas figés, de vieux journaux, des magazines, des kleenex froissés, une plante verte renversée, des vêtements épars. Par quoi commencer ? Tara s’est emparé d’un sac-poubelle, elle est allée chercher le balai. Mais elle traîne, ça n’avance pas. D’autant que l’orage arrive. Il fait lourd, il fait chaud. Alors, elle se déshabille. Le chemisier, la jupe. Elle se couche par terre. Tellement fatiguée. Tara ne va pas bien. Du tout. Trois mois qu’Emmanuel, son mari, est mort. Et ce n’est pas seulement le chagrin qui la laisse bouleversée et confuse. Elle qui pensait avoir enterré ses souvenirs d’avant leur vie à deux, les très lointains et les tragiques, voilà qu’ils fissurent doucement l’illusoire amnésie qui devait la protéger. Ce sont des rêves dans des paysages qu’elle croit bien reconnaître, les rires d’une gamine insouciante, des noms insistants mais qui restent sur le bout de la langue, une peur couchée à ses pieds comme un chien mauvais. Des fantômes aussi. Comme celui de ce garçon dont la présence muette l’agite et mystérieusement la trouble.

Un livre physique et secret

Ecrit à la première personne, Rien ne t’appartient, de Nathacha Appanah, est une histoire douloureuse et douce. Une histoire qu’on ne devrait pas raconter aux enfants parce qu’elle dit cruellement que l’enfance n’est pas éternelle. Et que quelquefois, même, on vous l’arrache avec une sauvagerie, une brutalité inouïes. Mais ce livre très intime, à la fois physique et secret, parle surtout du mal qu’on fait aux filles. De ce qui leur est interdit. De ce qu’il leur faut taire. De ce qu’elles doivent payer.

Lire aussi ce portrait littéraire (2019) : Nathacha Appanah, romancière en liberté

Egarée au milieu du fatras de son appartement, Tara attend son beau-fils Eli. Un jeune homme à présent. Emmanuel l’a élevé longtemps seul à la mort de sa femme. Puis il a rencontré Tara, loin de chez lui, dans un pays que le tsunami de 2004 avait ravagé. Il était médecin, c’est lui qui l’a sauvée. On avait écrit son prénom dans le creux de son bras parce que c’était tout ce qu’elle parvenait à balbutier. Le reste… « Tu ne parles jamais de toi, Tara », a fini par dire Eli. Aux murs de la chambre, dans le tiroir du bureau, il a trouvé des centaines de petits papiers griffonnés « Je m’appelle Tara-Vijaya. » « Tara » y est à chaque fois barré. Il est inquiet. A cette nouvelle épouse de son père qu’il a fini par aimer, qui lui a appris comment, à l’année nouvelle, on tresse ensemble des feuilles de manguier qu’on accroche à la porte pour éloigner le mauvais sort, il demande à voix basse : « C’est qui, Vijaya ? »

Il vous reste 43.61% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.