« Saint Phalle. Monter en enfance », de Gwenaëlle Aubry : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Saint Phalle. Monter en enfance », de Gwenaëlle Aubry, Stock, 280 p., 20 €, numérique 15 €.

INARRÊTABLE

« On met longtemps à devenir jeune », disait Pablo Picasso. Le titre que la romancière et essayiste Gwenaëlle Aubry a donné à son nouvel ouvrage, Saint Phalle. Monter en enfance, déplie l’énigme de cette formule. Que l’art allie la créativité et la toute-puissance enfantines pour transformer le monde, l’œuvre de Niki de Saint Phalle (1930-2002) n’a cessé d’en être la preuve. Mais si tous les créateurs cultivent l’enfance en eux, tous n’ont pas eu celle de Saint Phalle – l’écrivaine se refuse à l’appeler par son seul prénom, Niki, comme on l’a fait trop souvent parce qu’elle était une femme. Violée par son père à l’âge de 11 ans, maltraitée par sa mère, elle sort de ces années saccagée, mais combative. « Pour survivre à l’enfant morte qu’elle abritait, elle n’a cessé d’explorer une part d’enfance inentamée », explique Aubry. Dès lors, rien n’arrêtera sa volonté de « faire la révolte », ni sa riche famille d’aristocrates, ni ses effondrements psychiques, ni les critiques dépréciant son « travail de dame ». Son succès sera considérable, mais sa principale ascension reste cette montée en enfance dans « la main du magicien ».

Le beau parti pris de Gwenaëlle Aubry consiste donc à interpréter l’œuvre et la vie mêlées en choisissant « l’enfant comme étalon-mesure, plus vrai (…) que l’adulte ». Pour cela, quoi de mieux qu’un jardin, lieu fantastique où « il joue et jouit » ? Aussi l’écrivaine nous entraîne-t-elle sur la colline de Garavicchio, en Toscane, dans le jardin des Tarots, où Saint Phalle édifia, au long des années 1980, souvent à ses frais, en s’inspirant des vingt-deux arcanes majeurs du jeu, ses sculptures monumentales. Les descriptions qu’en fait Aubry, au fil de chapitres qui portent leur nom, sont merveilleuses et émerveillées, précises et teintées d’humour, tel ce minaret du château de L’Empereur, « de guingois, ventru, ondulant, bosselé, comme un boa géant qui aurait avalé d’un coup la tour de Pise, les Watts Towers et la Sagrada Familia ».

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Poète au sens ancien du mot, « celui qui fait », admiratrice du facteur Cheval comme d’Antoni Gaudi, Saint Phalle travaille le verre, le béton, le fer, la céramique, les miroirs cassés pour sublimer ses figures. Tel l’enfant dans sa cabane, l’artiste vit même un temps dans l’une d’elles, L’Impératrice, dormant à l’intérieur d’un de ses seins. Ce n’est pas pour se cacher, cependant, car Saint Phalle veut au contraire « tout montrer », à commencer par le monstre « prêt à vous sauter à la gorge ». Ce qui l’intéresse, explique Aubry, citant Georges Bataille, c’est « ce qui nous lie à la monstruosité que l’être humain porte en lui dès la tendre enfance ».

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