Saint-Pierre-et-Miquelon, loin des yeux, mais près du cœur d’Eugène Nicole

Dans les rues de Saint-Pierre, à Saint-Pierre-et-Miquelon, 2020.

Longtemps, Eugène Nicole n’a pas voulu écrire sur SaintPierre-et-Miquelon, le petit archipel français de l’Atlantique Nord où il a vu le jour en 1942. Le hasard qui nous fait naître quelque part justifie-t-il d’y consacrer une vie d’écrivain ? Non. Mais nos impressions, émotions et souvenirs, oui. Ils sont justement la source de L’Œuvre des mers. Soit cinq romans publiés entre 1988 et 2011, réunis dans un volume de près de 1 000 pages (L’Olivier, 2011). Depuis, trois livres ont comme prolongé ce grand roman d’une enfance et d’un lieu (Les Eaux territoriales, Le Silence des cartes, Retour d’Ulysse à Saint-Pierre, L’Olivier, 2013, 2016 et 2017), qui se forme dans l’esprit d’Eugène Nicole quand il quitte son archipel en 1957 pour la Vendée, où sa famille l’envoie poursuivre ses études dans un pensionnat.

Il a 14 ans, et le sentiment d’avoir été arraché à son bout de France dans ce bout du monde où il n’existe pas encore de lycée. Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est 242 kilomètres carrés battus par le vent, recouverts par la neige et la glace en hiver, et souvent par un épais brouillard, même en été. La petite île de Saint-Pierre, aride comme un roc, est séparée par un chenal de la grande île de Miquelon, composée de trois presqu’îles : Le Cap, Grande-Miquelon et Langlade. La famille d’Eugène Nicole se rend l’été dans cette dernière, recouverte de forêts et de tourbières. Enfant, c’est un paradis de liberté. Le centre du monde.

Disparition de sa maison d’enfance

De nombreuses femmes peuplent ce microcosme : sa mère, disparue alors que le futur écrivain n’avait que 5 ans ; Jeanne, sa « petite grand-mère », qui l’a élevé avec sa sœur et son frère, et qui attend le lycéen chaque été quand il rentre de Vendée ; mais aussi les « marcheuses » qui arpentent les 8 kilomètres de la route de Saint-Pierre, en songeant à un amant ou à un fils perdu. Il y a encore « Monsieur », l’instituteur qui se prend pour l’explorateur français du XVIe siècle Jacques Cartier, et M. Télo, le propriétaire de l’unique voiture de l’archipel.

Le soir, dans le lit de son dortoir vendéen, Eugène Nicole pense et rêve à Saint-Pierre, reconstituant les rues dans leurs moindres détails – la salle paroissiale, « L’œuvre des mers », convertie en cinéma et en théâtre, qui a donné son nom au projet littéraire ; ou les maisons, qui sont des personnages, comme le prouve Retour d’Ulysse à Saint-Pierre, construit autour de la disparition de sa maison d’enfance. Le lieu n’existe plus, seule la fiction peut le faire surgir des eaux de la mémoire.

Il vous reste 44.43% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.