Sans les travailleurs européens, la vie bousculée des sociétés britanniques

Des étagères de stockage de caisses de vin après la mécanisation de l’entrepôt d’Europa Worldwide à Corby, au Royaume-Uni, le 10 septembre 2021.

A l’arrière de la principale rue commerciale de Corby, près d’un magasin définitivement fermé, l’agence d’intérim Echo Personnel a affiché dans sa vitrine, en lettres énormes : « On recrute. Salaires compétitifs. » A l’intérieur, pourtant, Julie – qui a souhaité garder l’anonymat – désespère. « On ne trouve personne à embaucher en ce moment. Aujourd’hui, j’avais donné rendez-vous à dix-sept candidats. Seuls cinq sont venus. »

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Dans cette cité ouvrière des Midlands, au centre de l’Angleterre, ravagée dans les années 1980 par la fermeture de l’aciérie, la pénurie de main-d’œuvre est perceptible partout. Depuis une vingtaine d’années, l’endroit est devenu un centre de logistique, avec de nombreux entrepôts qui servent l’explosion du commerce en ligne dans le pays. Une forte immigration d’Europe de l’Est s’est installée dans la ville, essentiellement de Pologne et de Roumanie, comme le rappellent les épiceries Polski Sklep et Baltic Super Market situées juste en face de l’agence d’intérim, elle-même dirigée par une Lettone.

La grande rue piétonne dans le centre de la ville-nouvelle de Corby (Royaume-Uni), le 10 septembre 2021.

La pandémie de Covid-19 et le Brexit ont mis à mal cet équilibre économique. Comme partout dans le monde, les confinements et déconfinements successifs ont complètement désorganisé le marché du travail. Au Royaume-Uni, cependant, la sortie de l’Union européenne (UE) accentue le problème.

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Lors du premier confinement, au printemps 2020, de nombreux jeunes Européens sont rentrés chez eux, préférant passer ce moment difficile en famille. Beaucoup ne sont pas revenus, et ils ne peuvent pas être remplacés par une nouvelle vague d’immigration, puisqu’il faut désormais obtenir un permis de travail pour s’installer outre-Manche. Julie exaspère : « Les gens ici ont voté Brexit [à 64 % à Corby] parce qu’ils pensaient que les Européens leur prenaient leur emploi. Mais maintenant, ils refusent de faire leur travail. »

« On a fermé des pans entiers de l’économie » 

Personne ne sait exactement combien d’Européens ont quitté le Royaume-Uni depuis la pandémie, faut de décompte officiel à la frontière. En extrapolant à partir des statistiques du marché de l’emploi, l’économiste Jonathan Portes, de l’université King’s College de Londres, a fait sensation, en janvier, en estimant que jusqu’à 1,3 million de personnes étaient parties. Il a nettement revu son calcul à la baisse, mais évoque tout de même des « centaines de milliers » de départs.

« Ce n’est pas surprenant. On a fermé des pans entiers de l’économie, qui étaient justement ceux où la population immigrée était surreprésentée », explique-t-il. La tendance générale n’est pas à l’hémorragie : ces centaines de milliers de départs sont à comparer aux six millions d’Européens qui ont demandé le settled status, ce statut qui leur donne le droit de rester vivre et travailler au Royaume-Uni après le Brexit, dont un million de Polonais et autant de Roumains. Il s’agit néanmoins d’un renversement de tendance majeur.

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